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« Sacré Christophe » (partie 16)

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« Sacré Christophe » (partie 16)

En entendant ce charabia, que l’homme répétait sans arrêt, Cristoforo fut interloqué. Il écouta plus attentivement et décida de prendre en note tout ce que l’individu lui disait.
Devant son papier, Cristoforo se posa de multiples questions. Il en conclut que l’homme devait soit parler une langue totalement inconnue, soit se souvenir d’une phrase apprise par coeur, qui lui revenait sans cesse à l’esprit, mais qu’il avait préalablement traduite en un langage codé.

Cristoforo, intrigué, en était là de ses réflexions lorsqu’il sentit que quelque chose le démangeait au visage. Il se leva de sa table, s’empara du miroir qui était près du mur et constata qu’un petit bubon se formait près de son nez. Il voulut le gratter et, ce faisant, laissa échapper le miroir qui, ô miracle, tomba sur la table sans se fracasser en mille morceaux. Il souleva néanmoins le morceau de papier qui retomba en
voltigeant gracieusement. Cristoforo, qui avait suivi l’envol de sa petite note, s’aperçut à cet instant qu’il pouvait lire dans le miroir les deux derniers mots, simplement inclinés dans un sens inhabituel : j’ai fait.

« Eurêka ! » s’écria-t-il sans perdre de temps à se faire couler un bain. Il recopia laborieusement le texte en commençant par la dernière lettre et en terminant par la première. Il obtint ce qui figure ci-après :
« J’ai fait un voyage pour vérifier les dires de Ptolémée dans sa « Géographie » et ceux de Pierre d’Ailly dans son « Imago Mundi », en vue de préparer le globe de Martin Behaim ».
Cristoforo, décidément saisi par l’inspiration la plus profonde, décida de baptiser « srevne’l »
(note 47  – ce qui signifie, en français contemporain, « verlan »)
ce curieux langage secret.

Il se jura aussi que, dès son retour sur la terre ferme, il se renseignerait au sujet de ces trois personnes.

En ce qui concernait Ptolémée, il apprit avec stupéfaction que le personnage en question était mort depuis plus de mille trois cents ans. Il ne pouvait donc pas entrer en relation avec lui. Pierre d’Ailly, quant à lui, était décédé en 1420. Fort heureusement, Martin Behaim était bien vivant.

D’origine allemande, ce cosmographe et navigateur fut appelé au Portugal pour être le géographe de l’expédition africaine de Diego Cam, en 1482. Cristoforo s’entretint secrètement avec lui. Ils arrivèrent vite à cette conclusion que la Terre devait bel et bien être une sphère.

Cristoforo se forgea alors la certitude qu’il était possible d’atteindre l’Inde en naviguant vers l’Ouest. Il ne lui restait qu’à trouver de l’argent pour le faire.Il avait brutalement changé : il n’était déjà plus Cristoforo jeunot-003 !

(à suivre)

Guy

« Sacré Christophe » (partie 15)

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« Sacré Christophe » (partie 15)

Attablé dans une auberge, il dépensa en nombreuses libations les primes diverses dont son lointain parent l’amiral avait pu le faire bénéficier. Les poches vides, mais absolument plein, il roula sous la table. Ce fut là que le trouva, après la fermeture, l’accorte servante du bar, une nommée Maria.

Par pure charité chrétienne, tant elle était désolée de le voir dans cet état, elle le porta tant bien que mal jusqu’à son propre lit. Le lendemain soir, lorsque Cristoforo s’éveilla, il ne reconnut pas les lieux.

Fort heureusement, juste à cet instant, Maria s’encadra dans la porte.

Immédiatement, le jeune homme crut à une apparition. Sortant du lit, il se mit à genoux. Se méprenant sur la signification de son geste, Maria, qui, bien que jeune, possédait déjà une belle expérience des pratiques que la morale réprouve, souleva sa robe.

Cristoforo, les yeux encore embrumés de l’ivresse de la veille, vit dans ce geste un encouragement à remercier l’individu qu’il voyait tout bizarrement constitué, avec des cheveux longs et une petite barbiche en pointe, son visage étant, semble-t-il, posé directement en haut de ses cuisses.

Très rapidement, Maria dissipa toute équivoque dans l’esprit du jeune garçon. Elle lui expliqua posément, en exposant ses charmes, le bénéfice qu’il pouvait tirer de l’expérience qu’elle s’apprêtait à lui faire vivre.

Ravi, Cristoforo accepta de se soumettre à ses caprices et se laissa aller à plusieurs reprises en maint endroit secret où Maria le conduisit. Il constata qu’effectivement la jeune femme avait beaucoup plus de ressources à sa disposition que le jeune Marcello grâce à qui il était arrivé ici.

Comme Cristoforo était d’humeur enjouée et qu’il avait quelques jours de congé à sa disposition, la jeune Maria était rompue lorsque le jeune homme la quitta, enrichi d’une expérience qu’il se jura bien de perfectionner lors de chaque retour d’expédition.

Depuis, jamais Cristoforo ne cessa de fréquenter avec une remarquable assiduité les bars des ports dans lesquels son escadre relâchait.

Il connut ainsi de nombreuses expériences ; il apprit même quelques-uns des mille secrets tangibles
(note 45  – actuellement, on ne connaît plus que les initiales de ces secrets : les M.S.T. En revanche, on en ignore, semble-t-il, le contenu.).

Il n’abandonna cette recherche que lorsqu’il se décida, aux alentours de 1478, de se marier avec une demoiselle sans dot mais très expérimentée dans le domaine où lui-même pouvait sans se vanter démontrer quelque connaissance.

Vers cette époque, Cristoforo lut l’ouvrage du célèbre Marco Polo, « Le livre des merveilles ». En même temps, au cours de voyages qu’il effectua dans la mer du Nord à la poursuite de navires de commerce étrangers, il apprit que, selon de vieilles légendes, des siècles plus tôt, des navigateurs étaient allés vers l’Ouest et avaient trouvé un nouveau pays de l’autre côté de l’Océan.

Déjà se formait dans son esprit la théorie selon laquelle, en se dirigeant vers l’Ouest, il trouverait une terre, probablement ces Indes d’où provenaient, disait-on, les fameuses épices.

Vers 1480, nanti d’une expérience considérable dans tous les domaines, Cristoforo fit une rencontre qui le laissa songeur.

Devenu, uniquement par ses mérites, le second de son lointain parent, il recueillit à son bord un curieux naufragé. L’homme, dont l’esprit était apparemment troublé, lui tint à peu près ce langage
(note 46  – l’homme en question s’appelait, ainsi que Cristoforo l’apprit par la suite, Juan de la Fontaña) :

« Miaheb nitram ed ebolg el rerapérp ed euv ne, idnum ogami nos sand yllia’derreip ed xuec te eihpargoég as sand eémélotp ed serid sel reifirév ruop agayov nutiaf ia’j »

« Sacré Christophe ! » (partie 14)

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« Sacré Christophe ! » (partie 14)

Cristoforo jeunot-003.

Ces deux explications sont bien entendu contestées par une autre race d’historiens, que l’on appelle des « méridiens », c’est-à-dire des spécialistes de la mer.

Selon eux, en effet, si la version de Fernando Colombo est très contestable, celle de Barthélemy de Las Cases ne l’est pas moins.

Voici ce qu’ils estiment être la réalité.

Après ses débuts dans la vie sous l’égide de son père, habile tisserand juif du nord de l’Italie mais d’origine espagnole, le jeune Cristoforo commença à s’ennuyer. Se souvenant qu’il était apparenté à l’amiral de Casenove, dit Coulon, il s’enfuit sans rien dire, vers l’âge de douze ans, du domicile paternel.

Le pauvre tisserand et sa femme en moururent de chagrin. Cristoforo, trop occupé par ses multiples aventures maritimes, n’en sut jamais rien.

Son but premier était de rejoindre son cousin éloigné, aussi bien par le degré de parenté que par l’espace qui le séparait de lui.

Deux possibilités se présentaient au jeune garçon pour se rendre en Catalogne, où résidait ce lointain parent : ou bien il empruntait les routes terrestres, ou bien il y allait par voie de mer. Comme il n’avait pas d’argent, Cristoforo devait soit partir à pied, soit se faire engager sur un bateau.

Son choix a été vite fait : il voulait naviguer, il devait donc trouver d’urgence un navire qui le conduirait à bon port. Dès lors, il se mit en quête d’un équipage qui accepterait de l’héberger, même moyennant quelques travaux.

Ce ne fut pas chose facile, car tous les capitaines qu’il rencontra à cette occasion avaient déjà soit un mousse, soit un « tonneau », sans que Cristoforo sut exactement en quoi consistait le rôle du dernier nommé.

Finalement, il put franchir le détroit de Gibraltar sur un bateau nommé la «  Santa Maria di Gena  », commandé par un certain Dias, capitaine de son état, grâce à la complicité d’un jeune « tonneau » du nom de Marcello. Il fit là une première expérience des choses de la vie, surtout en voyant se balancer celles du capitaine, engagé dans une conversation d’homme à homme avec le Marcello susnommé
(note 43 – ce qui signifie « nommé ci-dessus  » et non pas « sucé en se nommant  », contrairement à ce qu’une écoute distraite et uniquement phonétique de ce mot pourrait laisser croire !).

Impressionné par l’habileté tonnelière du jeune homme, Cristoforo ne manqua pas de l’interroger d’une manière plus précise, lorsque tout le monde fut endormi, à l’issue de sa première nuit passée en passager clandestin. Marcello lui expliqua complaisamment en quoi consistait son rôle sur le navire.

Il lui précisa même qu’il se tiendrait bien volontiers à son service pour le cas où il constaterait un débordement intempestif de son trop-plein d’humeurs. Cristoforo le remercia pour sa proposition mais ne jugea pas utile d’en profiter, tout occupé qu’il était à se dissimuler à la vue de l’équipage.

Enfin il arriva à bon port. Il se mit aussitôt à la recherche de son lointain parent. Il dut attendre quelques jours avant de le rencontrer, puisque l’illustre amiral était embarqué pour une expédition au service du roi René d’Anjou.

Lorsque Casenove revint, il fut tout étonné et flatté à la fois de trouver ce jeune cousin qui l’attendait. En même temps, il en fut secrètement heureux : il venait de perdre son mousse, tombé de son navire en plein mer. Aussi proposa-t-il à Cristoforo de le remplacer. Le jeune garçon accepta avec un enthousiasme non feint : n’approchait-il pas enfin de son but ?

L’amiral lui expliqua longuement, outre son futur rôle, la mission des corsaires, état dont il se targuait. Ces hardis navigateurs étaient au service d’un roi ; leur mission était de piller les vaisseaux affrêtés par les adversaires de leur souverain. Elle leur était confiée par le roi lui-même dans une lettre de marque qui leur donnait l’autorisation de courir sus aux navires de commerce ennemis, afin de désorganiser l’économie du pays contre lequel lui-même était en guerre, voire en simple délicatesse.

L’aventure plut à Cristoforo. Peu de temps après, il embarqua avec son parent sur le navire-amiral d’une flottille qui comptait trois embarcations, nombre que le jeune mousse jugea parfait pour toute expédition
(note 44  – et il s’en souvint, puisqu’il partit de Palos avec trois caravelles, la Santa-Maria, la Pinta et la Niña).

Ce fut le début d’une longue série d’aventures que connut Cristoforo, toutefois jalonnées de quelques dates particulières.

Ainsi, vers 1465, après être rentré d’un « raid » encore plus audacieux que les autres, au cours duquel Cristoforo avait conquis de haute lutte son titre de corsaire, qu’il échangea bien volontiers contre celui de mousse, il décida de célébrer l’événement comme il convenait.

(à suivre)

Guy

« Sacré Christophe ! » (partie 13)

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« Sacré Christophe ! » (partie 13)

Au bout d’une semaine, l’étranger se réveilla de son sommeil énigmatique. Cristoforo était près de lui. L’homme lui dit quelques mots.

Le futur inventeur des Temps Modernes
(note 35 – je vous rappelle que les historiens distinguent quatre périodes dans l’histoire de l’humanité : l’Antiquité, le Moyen Age, l’Epoque Moderne et l’Epoque Contemporaine. Le début de l’époque moderne, après une longue polémique qui le plaça tantôt à la date de 1453 (prise de Constantinople par les Turcs) tantôt à celle de 1492 (découverte de l’Amérique par Christophe Colomb), semble avoir été définitivement fixée à ce dernier événement dont nous avons célébré mondialement le cinq centième anniversaire en 1992. Cette précision est destinée à vous faire comprendre que je ne veux pas vous faire croire que Cristoforo Colombo a écrit le scénario de l’un des films les plus célèbres de Charlie Chaplin)
se pencha pour mieux entendre.

L’homme lui raconta alors une histoire inouïe, que Cristoforo n’a jamais révélée à personne mais qu’il m’a confiée lors d’une séance de spiritisme au cours de laquelle, en préparant cet ouvrage, je l’ai fait venir seul devant moi afin qu’il s’explique au sujet de ses diverses vies
(note 36 – voilà pourquoi l’ouvrage que vous avez entre les mains devrait faire autorité. En effet, aucun des historiens qui ont rédigé il y a peu l’un des quelques deux cents ouvrages consacrés à la vie de Cristoforo n’a eu le courage de le faire venir en personne pour le sommer de lui dire la vérité ainsi que je l’ai fait, par crainte du célèbre « choc en retour »).

Voici le récit que j’ai recueilli de sa propre bouche et dont il m’a autorisé à vous révéler la teneur en exclusivité mondiale
(note 37 – j’espère, amie lectrice, ami lecteur, que vous êtes bien assis dans un fauteuil confortable, un cigare éventuel à portée de la main, ainsi qu’un verre d’un breuvage quelconque, par exemple du rhum pour vous mettre dans la future couleur locale ou du madère si vous tenez à comprendre ce que fut la vie de Cristoforo à ce moment. Pourquoi ? Parce que les révélations qui vont vous être assenées par Cristoforo en personne risquent de vous procurer LE choc culturel de votre vie. Et le plus fort… c’est qu’elles sont certainement vraies, puisqu’un nommé Barthélemy de Las Cases, dont vous avez peut-être entendu parler, a déclaré dans son « Historia de las Indias » : « Colomb a hérité des cartes et des secrets d’un navigateur dont il a tu le nom et qu’il avait recueilli presque mourant, chez lui, à l’île Madère. Par la suite, il a simplement vérifié l’exactitude des assertions des cartes de ce navigateur et Toscanelli n’est pour rien dans la genèse de ce voyage ». C’est à partir de ces quelques lignes que j’ai construit ce « Cristoforo jeunot-2 ». Ca vous en bouche un coin, comme dit le vulgum, la populace si vous préférez ! A propos, où situez-vous ce « coin » à boucher, sinon à l’oeil ? Encore une expression qui me fait bien rigoler ! De plus, s’il est effectivement à l’oeil, répondez-moi : qui vous le bouche gratuitement ?) :
« Voyez-vous, mon cher Guy
(note 38 – bien entendu, avant même de le faire venir par la puissance spirituelle de l’étroit faisceau concentrationnel cervical que j’ai utilisé dans ce but, je m’étais présenté à Cristoforo. Nous avons sympathisé et décidé de nous appeler par nos prénoms, chose normale. Par ailleurs, étant donné que nous communiquions uniquement par la pensée, nous n’avons eu aucune difficulté pour nous entendre, puisqu’il ne s’exprime pas du tout en français et que moi je ne parle que cette langue, avec quelques-unes de ses variétés. « Acré, bon dieu ! » comme s’exclamerait un Berrichon de mes connaissance (un « Berria », c’est-à-dire un Berrichon de l’Est, puisque les « Berrios » sont les Berrichons de l’Ouest…)),
ce brave homme dont je n’ai jamais connu le nom m’a révélé ceci :
— Permettez-moi, Monsieur, de vous remercier. Sans vous, je serais mort à l’heure actuelle. De toute manière, je sens que ma dernière heure est venue. Aussi vais-je vous remercier de votre hospitalité en vous faisant un cadeau.

Vous vous doutez bien, mon cher Guy, qu’il n’était pas dans mes habitudes de faire payer mon hospitalité, surtout à cet homme que j’avais recueilli dans des circonstances pour le moins étranges. Aussi me suis-je empressé de protester. Il a insisté tant et si bien que, de guerre lasse, je l’ai laissé parler. De toute manière, je pense que, nonobstant mon intervention, il m’aurait dit ce qu’il souhaitait que j’entende.
— Je viens de faire un très très long voyage.

L’homme fit une pause, reprit son souffle puis me raconta ceci :

Nous partîmes plus de cent, mais par un coup du sort,
Je ne fus que le seul à revenir au port
(note 39 – oui, vous avez bien lu ! Oui, c’est bel et bien une allusion au Cid, Acte IV Scène 3, vers 1259 et suivants. Culturel, non ? Vous avez trouvé ça dans un autre ouvrage sur la vie de Christophe Colomb ? Ca m’étonnerait !).
Alors que nous voguions, avec un grand courage,
Sous les ordres de Râ
(note 40 – Cristoforo m’a en effet appris que, d’après ce mystérieux marin, le capitaine du navire sur lequel il s’était embarqué était d’origine égyptienne),
vers de nouveaux rivages,
Une tempête énorme avec un très grand bruit,
Retourna le vaisseau au milieu d’une nuit.
Les rares survivants, dont notre capitaine,
Se sont tous accrochés au mat de la misaine
Épuisés, tout mouillés, les voilà qui dérivent
Dans une eau ennemie dont nul ne voit les rives.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Nous aide à rattraper enfin l’une de nos voiles.
Le reste de la nuit nous servit à construire
Un tout nouvel esquif qui devint un navire.
Sans forces, épouvantés, nous remettant à dieu,
Nous voguons sur la mer, au hasard, sous les cieux.
Enfin, après un mois, nous voyons un rivage,
Où hagards, délirants, après ce long voyage,
Nous accostons soudain et mettons pied à terre.
O ciel ! nous arrivons dans une tribu en guerre,
Qui nous prenant pour dieux se jette à nos genoux
Et prie que nous mettions la force dans ses coups,
En une langue étrange mais que semble comprendre
(note 41 – c’est normal. Vous souvenez-vous de Thor Heyerdahl, l’initiateur du célèbre voyage du « Kon Tiki » en 1948 puis, longtemps après, de deux voyages avec un bateau de parchemin, « Râ I » en 1969 et « Râ II » en 1970 ? Il voulait démontrer que les Egyptiens avaient pu aborder en Amérique, car il avait remarqué de nombreuses similitudes dans les formes de pyramides dans ces deux lieux fort éloignés l’un de l’autre. Il aurait pu s’en passer, tout simplement en notant que l’on parle toujours d’un « Râ d’eau » !),
Le capitaine Râ qui ne peut se méprendre.
Du rang de naufragés nous devenons des dieux ;
Nos prières de succès montent jusques aux cieux.
Nous mangeons, nous buvons, nous reprenons des forces.
Râ nous explique tout, notre coeur se renforce,
Et bientôt nos amis, grâce à nous tous l’emportent.
Tout nous devient permis, pour nous aucune porte ;
Nous n’avons de la vie que les seuls avantages.
Partout où nous allons on loue notre courage.
Recouverts d’or, d’encens et de myrrhe nous sommes,
Tel qu’en sa pauvre grotte dieu lorsqu’il se fit homme.
Mais tout a une fin. Nous nous ennuyons tant,
Que nous décidons tous de partir en même temps.
Très fiers nous ordonnons que nos amis nouveaux,
Construisent sur le champ pour nous un beau bateau.
Sur la barque maudite nous reprenons la mer.
Las ! elle est très mal faite. Si je suis à Madère,
C’est grâce à mes deux bras, à toute ma vigueur,
Et surtout à ce fait que moi je n’ai pas peur.
Les autres survivants, voyant que notre esquif,
Allait se fracasser contre de gros récifs,
D’un coup pris de panique, se sont jetés à l’eau
Et ils ont tous coulés jusqu’au fin fond des flots.
Larmoyant, toussotant, crachotant, nageotant,
Mécréant flageolant, naufragé tremblotant,
J’ai pu, heureusement, rester à la surface,
Et au bout de trois jours, contempler votre face.
Mais je sens que pour moi vient l’instant de mourir.
Il me reste un dernier devoir à accomplir :
Ces papiers que voici sont de précieuses cartes ;
Prenez-les, suivez-les, vous trouverez Râtarte
(note 42- il m’a été donné de trouver, dans un parchemin mystérieusement disparu, comme nombre de documents que j’ai pu consulter en préparant ce remarquable ouvrage, l’explication du nom étrange donné par les compagnons de ce naufragé au continent américain : il s’agissait d’honorer Râ, leur capitaine, comme l’avaient fait longtemps auparavant les compagnons d’Eirik le Rouge en baptisant un glacier de son nom, tout en rappelant une particularité topographique puisque l’endroit où ils avaient débarqué ressemblait effectivement à une tarte, très précisément à une tarte Tatin),
Puisque c’est de ce nom que tous nous baptisâmes,
Le continent nouveau qu’un jour nous abordâmes.

C’est à cet instant, mon cher Guy, que le pauvre homme est mort dans mes bras, continua Cristoforo.
Vous comprenez, je me suis senti le devoir moral de faire le voyage qu’il m’avait presque supplié de réaliser. Il me suffisait, en quelque sorte, de trouver ce que dans votre langue d’aujourd’hui vous appelez un « sponsor ». Vous savez le reste. »

Sur ces mots, Cristoforo partit aussi rapidement qu’il était venu. Épuisé par l’effort terrible de concentration à travers l’espace et le temps que je venais de fournir, je n’ai pas pu augmenter la puissance spirituelle de l’étroit faisceau concentrationnel cervical que j’avais précédemment utilisé. Cristoforo a disparu pour toujours.

C’est pourquoi il m’a en quelque sorte contraint à écrire le mot « fin » de ce « Cristoforo jeunot-002 ».

« Sacré Christophe ! » (partie 12)

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« Sacré Christophe ! » (partie 12)

Cristoforo jeunot-002

Nombre d’historiens ne sont pas du tout d’accord avec cette interprétation des faits. Selon eux, en réalité, Fernand Colomb a voulu enjoliver la mémoire de son père et racheter la triste fin de sa vie.
Le début de sa vie concorde avec le récit de son fils. Il en diffère largement à partir du moment où Cristoforo atteignit sa dixième année.
Cristoforo n’avait nulle envie de voyager dans le vaste monde. Il était même aussi casanier que son père. Celui-ci, fort habile tisserand, entreprit d’apprendre à son fils les rudiments de son métier. Constatant que Cristoforo était très versé dans cet art, il lui donna des cours de perfectionnement que le jeune homme, génial ainsi que sa mère l’avait constaté en lui donnant le sein pour la première fois, assimila très rapidement.
Vers 1472, à moins que ce fut en 1473, Cristoforo était un jeune tisserand de vingt-deux ans, installé à Savone où il avait pris la succession de son père.
Lassé de faire des trous, des petits trous, encore des petits trous, à l’aide d’une aiguille dans des pièces de tissu, Cristoforo décida, vers 1476, de partir à l’aventure en direction de l’Ouest – déjà.
Il était nanti d’un bagage élémentaire mais largement suffisant pour ce qu’il comptait faire.

Lors d’un séjour dans un port italien, probablement Gênes, aux alentours de 1470, il avait fait la connaissance d’une merveilleuse jeune femme qui vivait du commerce de ses charmes. Conquise par la beauté et l’enthousiasme du jeune homme, elle accepta de lui donner, d’une manière tout à fait désintéressée, des leçons particulières de maintien.
Au début, Cristoforo s’était bien un peu étonné : pourquoi diable, alors qu’il ne désirait que plier son corps aux règles de la bonne vie en société, devait-il préalablement se mettre nu en compagnie de la jeune femme qui était dans la même tenue ? Néanmoins, il comprit vite qu’un certain charme se dégageait de cet appareil ; il remarqua même que, pour certains exercices compliqués, la nudité permettait d’éviter de faire craquer les vêtements.
La jeune femme, particulièrement experte, sut lui inculquer rapidement les bases du maintien en société. Cristoforo, dans ce domaine comme dans tous les autres, apprenait vite. Il gravit ainsi promptement tous les échelons. Il se perfectionna même à un tel point qu’il réussit à montrer à son initiatrice des éléments qu’elle ignorait elle-même. Elle l’admira pour ses facultés remarquables et le vit repartir avec beaucoup de tristesse à son sort de tisserand.
Toutefois, elle fut très heureuse de ne pas le savoir en prison puisque, le soir même de son départ, des argousins de la police municipale s’introduisirent chez elle afin de procéder à une fouille systématique pour trouver celui qui, selon eux, vivait du produit du commerce de ses charmes. Cristoforo ne pouvait pas être un poisson puisque, né le 21 août, il appartenait au troisième décan du signe zodiacal du Lion !
Cet événement avait beaucoup marqué Cristoforo. En effet, il avait remarqué qu’il était doué, sans le savoir, d’une remarquable imagination. A quoi cela était-il dû ? Peut-être à ses origines paternelles. Pour vérifier la réalité de cette assertion, Cristoforo n’avait qu’une chose à faire : il la fit.

Longeant les côtes françaises, traversant au sud de Perpignan la frontière espagnole, il se retrouva un beau jour au Portugal. Pour survivre, il avait trouvé deux occupations fort divertissantes : dans la journée, il inculquait aux marins des ports qu’il traversait des notions de son ancien métier ; en contrepartie, ses élèves assuraient son repas de midi et lui apprenaient quelques éléments de leur profession. A la tombée de la nuit, il proposait ses services de professeur de maintien à toute jeune femme qui souhaitait se perfectionner dans cet art délicat, moyennant le repas du soir et l’hébergement pour la nuit.

C’est dire que, lors de son arrivée au Portugal, il connaissait la marine d’une manière assez théorique. De plus, il était assez fatigué mais heureux d’avoir pu fournir à plusieurs jeunes femmes les éléments d’éducation qui leur manquait.

En errant sur le port, il fit la connaissance d’une jeune fille fort inexpérimentée à qui il proposa ses services d’enseignant spécialisé, à la condition qu’elle lui assure le gîte et le couvert. Après avoir hésité – après tout, elle ne connaissait pas ce jeune homme qui, quoique avenant, ne parlait que l’italien – elle accepta son offre. Elle se montra tellement douée que Cristoforo finit par l’épouser en 1477. Sous l’influence de sa femme, issue d’une famille de marins, il fit quelques voyages en mer et acquit en même temps un bagage scientifique suffisant quoique restreint.
Les deux jeunes mariés décidèrent, à l’issue d’une longue discussion, de s’installer à l’île de Madère, qui avait plu à Cristoforo lors d’un voyage précédent et que la jeune fille connaissait pour l’avoir visitée au cours d’un périple organisé par l’école où elle terminait ses études.

Ce fut là que se joua la pièce maîtresse de la vie de Cristoforo.

C’était vers 1485. Cristoforo et sa femme étaient installés depuis plusieurs années dans l’île enchanteresse qu’ils avaient choisie pour abriter leur amour. Leur maison, bâtie non loin du rivage, résonnait déjà des premiers babils de leur fils Fernando.

Un soir de mai, par une nuit sans lune, une tempête éclata soudainement. Madame Colombo se réveilla, inquiète. Elle posa une main sur l’épaule de son mari qui reposait près d’elle :
– Cristoforo, Cristoforo, réveille-toi !
Elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises, son mari faisant partie de ces heureux hommes qui, au beau milieu d’un ouragan, s’endorment le cœur léger d’un sommeil lourd.
– Qu’y a-t-il ? interrogea le descrubidor en puissance.
– Je crois bien que quelqu’un a frappé à la porte.
– Tu rêves, ma chérie ! C’est tout simplement un morceau de bois poussé par le vent qui l’aura heurtée.
– Je t’assure, mon Cristoforo. Va voir, s’il te plaît, j’ai peur !
-Bon ! maugréa-t-il en se levant à contreœeur, j’y vais.
Cristoforo n’était pas d’un naturel peureux mais il avait horreur qu’on le réveille la nuit. Il était d’autant moins heureux qu’il revivait en songe, au moment où sa femme l’avait brutalement réveillé, l’instant où son initiatrice génoise passait du statut de professeur à celui d’élève et que ce rêve lui avait paru fort agréable. Il enfila lourdement une épaisse robe de chambre, chaussa ses pieds de pantoufles confortables et se dirigea à regret vers la lampe tempête qui était dans un coin de la chambre. Il battit le briquet pour l’allumer, attendit quelques instants que l’étoupe diffuse sa maigre lueur et se dirigea vers la porte d’entrée, totalement inconscient du fait qu’à ce moment même il jouait une partie de la plus haute importance pour son avenir.

Il ouvrit la porte et ferma les yeux : une rafale de vent venait de soulever une fine poussière sableuse qui s’abattit sur lui. Lorsque la tempête se calma quelque peu, il rouvrit les yeux.
Il aperçut alors une forme recroquevillée, immobile, qui gisait à ses pieds. Il se baissa, posa sa lanterne au sol et examina la chose. C’était un homme, vêtu comme un marin, qui tenait serrées contre lui plusieurs feuilles enroulées.

N’écoutant que son bon cœeur, Cristoforo prit l’homme dans ses bras et se redressa. L’individu n’était pas très lourd ; apparemment, il était d’un certain âge et n’avait pas l’air d’être en excellente santé. Cristoforo appela sa femme. Celle-ci, rapidement apparue, prépara selon ses instructions le lit de la chambre d’hôte, sur lequel Cristoforo déposa l’homme. Il respirait difficilement.

Cristoforo tenta de se saisir des papiers que le curieux personnage tenait dans sa main. En vain. Pourtant, Cristoforo n’était pas précisément fluet, contrairement à son hôte inattendu, mais l’homme semblait avoir concentré tout ce qui lui restait de forces et d’énergie dans ses mains, dérobant ainsi ce qui lui paraissait être un trésor aux tentatives de vol dont il pourrait éventuellement être la victime.

Cristoforo n’insista pas : en fait, les papiers de l’homme ne l’intéressaient pas du tout. Il voulait simplement les lui ôter pour le déshabiller plus facilement. Il entreprit donc de le faire, bien qu’un peu gêné par les rouleaux quand il dut ôter les manches de la veste et de la chemise de l’énigmatique personnage. Néanmoins, il atteignit son but. Il déposa l’homme dans le lit, le recouvrit du drap et de plusieurs couvertures, puis le laissa se reposer.

Le lendemain puis les jours suivants, Cristoforo ne quitta pas le chevet de son invité-surprise. Il le soigna du mieux qu’il put, avec l’aide de sa femme. Parfois, le petit Fernando venait voir le vieil homme, demandant pourquoi il ne parlait pas.

 

(à suivre)

Guy

« Sacré Christophe » (partie 11)

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« Sacré Christophe » (partie 11)

A peine arrivés, ils constatèrent qu’il y avait encore de nombreuses réparations à effectuer. Ils décidèrent alors de se plier aux habitudes traditionnelles des marins dans les ports. Comme leurs maigres économies touchaient à leur fin, ils couchèrent dans le bateau où, un soir de beuverie, ils entraînèrent avec eux une jeune brune peu farouche, pleinement décidée à profiter de la compagnie des deux amis.

Cette nuit là, Cristoforo se rendit compte avec ravissement qu’une jeune femme pleine de bonne volonté avait à sa disposition des ressources autrement plus intéressantes que celles de son ami Marcello, qu’il convia à partager le plaisir de cette découverte. La jeune femme, une certaine Lucrezia, dévoila même aux yeux ravis des deux jeunes gens ses possibilités les plus intimes, tout exprès pour leur plaisir.

Elle leur enseigna tout l’art de l’amour à trois personnes, qu’elle avait découvert il y avait fort longtemps grâce à deux marins qui étaient revenus, ayant perdu la mémoire de tout sauf de ce qui concernait ce domaine d’activité, d’un continent très étrange où les livres les plus sacrés traitaient justement de cette science.

Ses deux initiateurs appelaient d’ailleurs l’un de ces livres le « Kama… quelque chose », car ils avaient oublié le reste.

L’événement fut décisif : à partir de cette nuit, Cristoforo se jura de profiter pleinement de tout que que la nature mettrait à sa portée quand il serait dans un port. Son ami Marcello, mis dans la confidence, approuva chaudement ce comportement qu’il imita, tout en restant, à bord, le maître du « tonneau ».

Cristoforo voulait connaître autre chose que le cabotage du petit bateau du capitaine Dias.

Celui-ci, sentant que les deux amis, pour lesquels il éprouvait une certaine affection, cherchaient à le quitter, ne négligea pourtant aucune occasion de leur être agréable. Il troqua même sa « Santa Maria di Gena » contre quelque chose qui ressemblait davantage à un navire. Malgré cela, il se contentait de caboter de port en port. Aussi Cristoforo chercha-t-il, toujours en compagnie de Marcello, à trouver d’autres engagements.

Un soir qu’ils se trouvaient à Gênes, ils firent la connaissance d’un navigateur portugais du nom de Perestrollo. C’était aux alentours de l’an de grâce 1477.

L’audacieux personnage avait entendu parler de ce jeune homme, fort bon marin, qui se déplaçait en compagnie d’un « tonneau » dont la technique remarquablement performante avait de quoi séduire plus d’un équipage. Aussi les embaucha-t-il sur le champ
(note 32 – et également sur son navire !).

Le capitaine Perestrollo était l’heureux possesseur d’un véritable navire, qui ne ressemblait en rien à la grosse barque du capitaine Dias. Cristoforo et Marcello furent très heureux d’apprendre que ce fameux capitaine souhaitait leur présence à son bord. Voilà qui les changerait agréablement et leur ferait entrevoir de ces nouveaux horizons que Cristoforo, au fond de son coeur, souhaitait tellement découvrir. Ils se retrouvèrent donc au Portugal, non loin du port de Lisbonne.

A partir de cet instant, Cristoforo se rendit compte qu’il existait beaucoup de choses dont son intuition géniale lui avait fait seulement soupçonner la réalité.

Ainsi, l’Océan Atlantique possédait des marées dont l’amplitude n’avait rien à voir avec celles de la Mer Méditerranée. Or, pour les avoir vues de ses propres yeux, Cristoforo savait que les différences de niveau sur les côtes italiennes se retrouvaient sur celles d’Afrique, de l’autre côté de la mer. Dès lors, pourquoi ne pas imaginer que ces vagues géantes de l’Océan avaient leur pendant quelque part dans un monde inconnu ?

Ce nouveau monde, il l’aborda d’une bien curieuse façon. Il le cherchait partout, en compagnie de Marcello. Néanmoins, ce fut un petit fait anodin qui le guida vers des recherches plus poussées.

Un soir de 1478, à moins que ce soit par une belle journée de 1479 ou au cours d’un dîner en 1480, il fit la connaissance de la jeune fille du capitaine Perestrollo. Ebloui par sa beauté, il fréquenta assidûment, lors de chacun de ses retours, la demeure de son commandant. Celui-ci, charmé par le jeune homme, finit par lui accorder la main de son héritière. Comme il mourut peu de temps après la cérémonie du mariage, Cristoforo hérita des cartes et de toutes les observations maritimes soigneusement notées par son beau-père.

Parmi tous les papiers qu’il retrouva en fouillant avec acharnement dans la maison qui était désormais la sienne, figurait l’oeuvre de Marco Polo. Une analyse subtile de l’ouvrage fit comprendre à Cristoforo que, puisqu’il y avait une voie terrestre pour aller en Inde en arrivant à pied de la Chine, c’est-à-dire une manière d’aborder ce continent par l’Ouest, il devait exister également une voie maritime.

Auparavant, il avait tenté deux voyages non dépourvus de mystères.

Ainsi, il bourlingua le plus loin qu’il le pouvait sur la mer du Nord, où il se hasarda jusqu’en Islande (note 33 – où il aurait peut-être pu retrouver la trace des découvertes des Vikings d’Eirik le Rouge et de son fils Leiv. D’après les témoignages de l’époque, que je n’ai pas lus, il semble qu’il n’en ait rien été. Rien ne t’empêche de l’envisager, rien ni personne et surtout pas moi ! A toi de jouer, amie lectrice, ami lecteur !). Il ne trouva rien qui put infirmer ou confirmer sa théorie.

Rien au Nord ? Cristoforo était un génie persévérant.

Il partit pour le Sud, profitant du fait que le capitaine Perestrollo souhaitait s’ouvrir de nouveaux débouchés en Afrique. Il se rendit jusqu’en Guinée. Là, Marcello, ravi par les charmes d’une fort belle Africaine, revint nanti d’une maîtresse et d’une postérité en puissance.

Grâce à Cristoforo, qui cacha la jeune femme dans sa cabine moyennant la participation buccale des deux époux à l’épanchement de ses humeurs, elle arriva à bon port.

Marcello l’épousa et la fit se fixer dans une maison de la ville, où elle attendit sans impatience à la fois le retour de son époux et l’arrivée d’un héritier (note 34 – celui-ci fut le premier de toute une lignée dont j’ai retrouvé la trace grâce à un fait en apparence anodin. Dans la famille, outre le fait que tous les garçons premiers nés étaient métis, il était de tradition de les baptiser Marcello et d’en faire des fabricants de tonneaux. Dès lors, les choses étant ce qu’elles sont et la raison ce qu’elle est, il m’a été facile, en arguant du prétexte que deux et deux font quatre, de trouver le dernier descendant du compagnon de Cristoforo. Malgré ses dénégations du début de notre entrevue, il a fini par reconnaître que, selon un arbre généalogique qu’il m’a montré, il était bien le dernier descendant actuel de Marcello. Malheureusement, le pauvre étant décédé juste avant la publication du chef d’oeuvre d’érudition que tu as en ce moment même entre les mains, amie lectrice, ami lecteur, tu es obligé(e) de me faire une confiance totale pour ce fait, comme d’ailleurs pour la plupart des événements historiques relatés ici. A mon avis, tu le peux : pourquoi ne pas faire confiance à l’historien que je suis (un peu) alors que tu accordes un crédit aveugle aux autres historiens qui ne sont même pas d’accord sur le fait de savoir quel a été le passé de Cristoforo ? Et cela, dans le monde entier !).

Cristoforo se doutait d’une manière de plus en plus certaine qu’il existait un ailleurs probable.

Plusieurs éléments le confirmèrent dans son opinion. La relecture de plus en plus attentive de l’oeuvre de Marco Polo, ainsi qu’une étude critique poussée des papiers de feu son beau-père et l’abondante correspondance qu’il échangea avec l’astronome Toscanelli, tout lui fit élaborer un grand projet de voyage en direction de l’Ouest, en vue de trouver une voie maritime qui le conduirait aux Indes par l’Ouest, afin d’y faire fortune.

Dès lors, toute une période de sa vie était close. Cristoforo jeunot-001 n’existait plus.

A suivre, bien entendu

Guy

« Sacré Christophe ! » (partie 09)

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« Sacré Christophe ! » (partie 09)

Pendant tout le temps que dura la visite commentée du navire, Cristoforo avait remarqué que quelques mouvements avaient agité l’esquif. Il les avait mis sur le compte de la mer, mais les vagues n’étaient pas même semblables à des vaguelettes, ce jour-là.

Il ne comprit réellement ce qui s’était passé que lorsqu’il fut en face du reste de l’équipage.

En effet, pendant qu’il explorait sa nouvelle habitation de fond en comble, les marins qui servaient sous les ordres du capitaine Dias avaient, eux aussi, réintégré leur bâtiment.

Les apercevant, le maître à bord après Dieu les héla de la manière suivante :

— Antonio ! Marcello ! Venez voir notre nouveau mousse !

Les deux marins qui constituaient l’équipage approchèrent. Cristoforo comprit alors que les mouvements qu’il avait remarqués provenaient, en fait, du passage des deux hommes.

Antonio était une sorte d’hercule de foire, comme celui que Cristoforo admirait toujours sur la place près de chez ses parents, lors des fêtes. Agé d’une trentaine d’années, sa taille équivalait largement à une fois et demi celle du jeune mousse, selon ses estimations.

Quant à Marcello, il n’avait guère que deux ou trois ans de plus que Cristoforo. Une profonde entaille balafrait sa joue gauche. Le futur marin pensa qu’elle était sans doute le dernier témoignage d’une rixe comme celles que sa mère lui avait bien recommandé d’éviter.

Les anciens s’approchèrent du petit nouveau. Antonio écrasa la main droite de Cristoforo dans l’énorme pince qu’il avait à l’extrémité du bras droit ; quant à Marcello, il saisit la dextre délaissée par le géant avec la mine gourmande d’un garçonnet devant un pot de confitures vivement désiré.

D’une voix fluette, il lui apprit :

– Bonjour, Cristoforo !

Il battit des cils, qu’il avait d’ailleurs fort longs, passa langoureusement sa main gauche dans ses cheveux rêches et ajouta en minaudant :

– Ici, tu sais, c’est moi le tonneau ! Et je tiens à le rester !

Ignorant tout des us de la marine marchande de l’époque, mais souhaitant se concilier dès le départ les bonnes grâces de tous, Cristoforo lui assura :

– Sois sans crainte ! Je ne prendrai pas ta place !

Il ne comprit pas pourquoi le capitaine Dias et Antonio partaient d’un rire inextinguible, suivi rapidement par celui de Marcello. Soucieux de sa réputation, il joignit malgré tout ses éclats aux leurs.

Ce ne fut que quelques jours plus tard, en pleine mer, qu’il comprit pleinement ce que voulait dire Marcello.

S’avisant que le capitaine Dias sortait d’un petit réduit de toile où il était remplacé aussitôt par Antonio, il se dit que là devaient être des toilettes improvisées qu’il n’avait pas encore remarquées. Comme il avait une forte envie, il décida d’attendre que l’hercule de service eut terminé d’épancher ses besoins. Il était malgré tout intrigué par les bruits qu’il entendait, qui ressemblaient à des gémissements et à des soupirs. Il en déduisit fort simplement que l’homme se soulageait bruyamment de ses pesanteurs stomacales.

Enfin Antonio sortit du réduit. Cristoforo se précipita… et se trouva nez à nez avec Marcello. Celui-ci remontait son pantalon. Il eut l’air aussi surpris que le jeune mousse, mais il se ressaisit plus vite. Il lui demanda :

– Alors, toi aussi tu veux ?

Intrigué, Cristoforo lui répondit :

– Je voudrais bien aller aux toilettes.

A voix basse, Marcello lui apprit :

– Je t’ai dit que c’était moi le tonneau. Le nom est resté par habitude des navires où il y avait une vingtaine de marins. Ici, je me contente d’ôter mon pantalon et le capitaine ou Antonio viennent soulager leur trop-plein… euh… ici, ajouta-t-il en désignant ses arrières. Mais les toilettes, c’est là !

Il désigna la petite cache prévue à cet effet. Il ajouta :

– Moi, si tu veux, je ne soulage que ça !

En même temps, il saisit à pleine main les trois pièces dont Cristoforo ignorait la destination exacte mais qui lui provoquaient des démangeaisons inopinées à des instants qui ne l’étaient pas moins. Le jeune marin précisa :

– Toi, je préfère te faire une petite gâterie !

Au grand dam de Cristoforo qui n’osait plus bouger, Marcello dénuda le devant du corps du jeune mousse.

S’agenouillant devant lui comme un prêtre devant un tabernacle ou une grenouille devant un bénitier, il entreprit de lui faire ce que les latinistes distingués nomment fellatio et que nos contemporains désignent du nom de ces braves soldats du feu, ainsi que l’écrivent les journalistes en manque d’imagination, qui tiennent leur lance à incendie dans une main et leur casque dans l’autre.

Cristoforo prit d’autant plus goût à la chose qu’il comprit en même temps à quoi servait tout ce qu’il portait sur lui. Comme il était aussi génial dans ce domaine que dans les autres, il en redemanda même et bientôt Marcello put tenter sur lui des caresses qu’il n’avait pas osées avec les deux autres membres de l’équipage, beaucoup trop rustres.

En revenant chez ses parents après trois semaines passées en mer, Cristoforo, bien que n’ayant connu aucune femme, pouvait néanmoins se targuer d’une expérience que bon nombre de fumeurs ou d’écrivains pouvaient lui envier
(note 28 – non, non, je ne vous ai pas oubliés, amies lectrices et amis lecteurs. Je tenais simplement à vous préciser, à propos de ce passage dont j’ai retrouvé, aux termes de recherches qui m’ont absorbé pendant de très très longs mois (dois-je également vous apprendre qu’il y a eu un 29 février 1992 ?) le seul témoignage dans un parchemin authentifié par le capitaine Dias lui-même, qu’il s’agissait bien évidemment des personnes qui fumaient les instruments que l’on taille traditionnellement dans la ville de Saint-Claude, dans le Jura français. Quand aux écrivains de l’époque, je vous rappelle qu’ils utilisaient une plume et que, avant de l’utiliser, ils devaient également la tailler).

« Sacré Christophe ! » (partie 08)

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« Sacré Christophe ! » (partie 08)

Un beau jour d’été, alors que Cristoforo venait de célébrer son quatorzième anniversaire, son père lui demanda :

— Dis-moi, mon fils… tu veux toujours visiter le monde ?

— Euh… bien sûr que oui, p’pa ! Pourquoi ? s’étonna le jeune homme.

— Eh bien j’ai ce qu’il te faut ! Descends au port. Là, tu demanderas de ma part le capitaine Dias. Il a accepté de t’engager comme mousse sur son bateau.

— C’est… c’est vrai, p’pa ? Tu… tu veux bien que… que je parte ?

— Oui, mon fils ! Ma,… ça n’a pas été sans déchirement, tu sais ! Mais que veux-tu : ta mère et moi en avons longuement parlé. Si ton destin est d’être marin et non tisserand, eh bien… sois marin ! Mais surtout…

— Oui, p’pa ?

— Surtout, mon fils, sois un bon marin !

— Oh oui, p’pa, je te le jure !

Heureux comme il ne l’avait jamais été, Cristoforo remonta à la maison voir sa mère. Celle-ci, inquiète malgré le génie précoce de son fils, lui prodigua de précieux conseils, tous plus avisés les uns que les autres.

Ainsi, elle lui dit de se méfier des filles des ports, arguant du fait que toutes n’étaient pas de sages femmes, loin de là.

Elle l’invita également à se garder de se laver nu devant les autres marins. Ceux-ci, en effet, avaient la réputation de « se farcir » le mousse, sans qu’elle puisse lui expliquer ce que signifiait réellement cette curieuse expression. Tout au plus pouvait-elle lui assurer, si elle se référait à ce qui se passait dans sa cuisine, qu’il devait être question de viande fourrée. Néanmoins, il fallait que Cristoforo restât toujours bien propre, car le travail principal du mousse consistait à laver le pont.

Le regard brouillé par les larmes qui coulaient le long de ses joues sans qu’elle cherche à les retenir, elle lui glissa subrepticement
(note 27 – avez-vous déjà remarqué comme les mères se cachent souvent pour donner de l’argent à leurs fils alors que les pères le savent très bien ? Il paraît que cette pratique est encore courante aujourd’hui, et pas seulement en Italie !)
une petite pièce d’or, dérobée par ses soins sur la cassette du ménage tout exprès pour cette occasion.

Muni de ce précieux pécule, qui triplait sa fortune puisque son père lui avait, quant à lui, donné deux pièces également prises dans les économies familiales, le jeune Cristoforo, conscient qu’un avenir radieux l’attendait, se dirigea avec son maigre balluchon vers le splendide navire qui devenait son nouveau logis.

Après une bonne heure de marche, il arriva en vue du port. Il tenta de trouver par lui-même le coursier des mers sur lequel, dans son imagination, il aurait l’honneur de bourlinguer.

Très vite, il se rendit compte que ce n’était pas chose facile. Aussi se résigna-t-il à demander de l’aide à tous les matelots qu’il rencontra.

Cristoforo apprit à ses dépens qu’il n’était pas aisé d’obtenir un renseignement de cette nature.

Certains marins, franchement saouls, étaient incapables d’articuler correctement un seul mot ; de nombreux autres, étrangers, ne parlaient pas la même langue que lui.

Quelques navigateurs, qui en voulaient certainement à ses trois pièces d’or – du moins le pensa-t-il – se mettaient à courir après lui dès qu’ils l’apercevaient, tout en faisant des gestes qu’il devinait obscènes sans toutefois en saisir la signification ; souvent, il ne dut le salut de sa fortune qu’à la vigueur de ses jeunes jambes.

Enfin il obtint le renseignement qu’il cherchait. Quelques instants plus tard, il se trouvait devant le « Santa Maria di Gena » du capitaine Dias.

Très déçu, Cristoforo ! Forcément : il n’avait en face de lui qu’une sorte de très grosse barque avec une seule voile. La réalité était bien loin de son rêve!

Il s’assit sur un paquet de cordages posé sur le quai, pour rassembler tout son courage avant d’affronter son futur « patron ».

Soudain, une grosse voix lui demanda :

— Oh, gamin ! Oui, toi ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne vois pas que tu gênes ?

Intrigué, inquiet même, Cristoforo se leva d’un bond. Soit, il avait bien entendu son père et sa mère lui raconter que, de l’autre côté des Alpes, une jeune fille avait entendu des voix divines, comme longtemps avant elle le prêtre Ezéchiel au pays des Chaldéens, au bord du fleuve Kebar, mais il ne comprenait pas comment ce miracle pouvait lui arriver, à lui. A moins que ce soit un signe du ciel ?

Il scruta longuement les environs, cherchant à savoir d’où provenait cette voix mystérieuse. En vain !

Un bruit d’eau remuée, juste en face de l’endroit où il était, lui fit relever prestement la tête. Au même moment, un mouvement se fit sur ce qu’il n’appelait déjà plus « un navire ». Un gros homme à l’air cruel apparut, qui se redressa et le héla pour la seconde fois :

— Alors ?

D’émotion, Cristoforo avala sa salive. Il toussota pour s’éclaircir la voix :

— Je suis le fils de Monsieur Colombo. Je cherche le capitaine Dias.

— Très bien, petit, c’est moi. Monte à bord, que je te voie un peu !

Obéissant au geste impératif du capitaine Dias, Cristoforo monta sur la passerelle qui pliait – un peu trop dangereusement à son gré – sous son poids et celui de son bagage. Il se rassura en se disant qu’après tout elle supportait sans coup férir le capitaine, donc qu’elle avait de forte chances de lui résister. Cristoforo traîna un peu les pieds avant de se retrouver, la passerelle franchie, en face du capitaine Dias.

Celui-ci l’examina sous toutes les coutures, le faisant tourner devant lui, lui tâtant les fesses, lui ouvrant la bouche, bref le détaillant comme Cristoforo l’avait vu faire une fois par un maquignon à un cheval. Finalement, l’homme conclut son examen en déclarant :

— Parfait, tu conviendras. J’espère que tu n’as pas le mal de mer ?

La réponse du jeune garçon fusa, nette :

— Je ne sais pas, Monsieur, je n’ai jamais mis les pieds sur un bateau !

Un éclat de rire homérique dilata le torse et surtout le ventre du capitaine Dias. Cristoforo ne pouvait pas détacher son regard de la masse de chair qui se mouvait en rampant, lui sembla-t-il, sur le devant du capitaine, s’agitant spasmodiquement depuis le haut de ses cuisses. Soudain, le rire s’arrêta net.

— Eh bien il est temps que tu le fasses, petit. Allez, viens avec moi !

Le capitaine fit visiter son embarcation, dont apparemment il était très fier, à son nouveau mousse. Il montra à Cristoforo l’endroit où il pouvait mettre ses affaires – bien modeste bagage, à la vérité – et aussi le hamac vacant où il passerait désormais ses nuits. Il lui expliqua également les détails de son nouveau travail, dont le jeune garçon promit de s’acquitter avec une vigilance telle que le capitaine ne pourrait que l’en féliciter.

(à suivre vendredi prochain le 23 juillet 2015)

Guy

« Sacré Christophe ! » (partie 07)

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« Sacré Christophe ! » (partie 07)

Cristoforo jeunot-001

Selon Fernand Colomb, fils de son père Christophe (quelle curieuse coïncidence ! Ah, piété filiale, que ne ferais-tu commettre au meilleur des historiens !), il était une fois, vers 1450 ou 1451, dans la ville italienne de Gênes, à moins que ce soit celle de Savone
(note 22 – oui ! Notez d’une part le numéro de la remarque, si proche du nombre fatidique annonçant l’arrivée, jadis, des gardiens de la législation scandinave, d’autre part le fait qu’à l’époque, la précision était une notion toute relative),
une femme qui mit au monde un enfant.

Soit, la chose est courante. Certains la trouvent plutôt banale. Aux dernières nouvelles, elle existerait même encore aujourd’hui.

Ce qui est plus original, c’est que le père du nouveau-né, Monsieur Colombo,
(note 23 – tout le monde est absolument sûr de cette paternité. En effet, depuis plus d’une année, il y avait une grève générale des facteurs à la fois à Gênes et à Savone : tous étaient partis se reposer du côté de Rimini, où le taux de natalité enregistrait une hausse record. Par ailleurs, Monsieur Colombo était tisserand et non chef de gare)
était probablement juif et espagnol. Pourquoi pas, direz-vous ? Après tout, en 1968, nous fûmes bien tous des juifs allemands !

Pourquoi pas, évidemment ! C’est que… dans l’une ou l’autre des deux villes, il n’y avait guère, à l’époque, de juifs espagnols. Alors, forcément, on les remarquait !

La scène, donc, se déroulait un 21 août
(note 24 – vous pouvez admirer la précision de cette date, retrouvée grâce à la sagacité de l’auteur. Bien entendu, c’était pour la commodité de l’histoire !).

Tandis qu’il était occupé à réaliser l’une des plus grosses pièces de la commande que lui avait passée son client le plus important – par le tour de taille – Monsieur Colombo s’entendit héler par une voix féminine toute essoufflée :

— Mon… sieur… Co… lom… bo… mon… sieur… Co… lom… bo !

Intrigué, il leva la tête : le son de cette voix ne lui était pas inconnu. Bon sang mais c’est bien sûr ! C’était la fille de sa voisine, la sage-femme
(note 25 – aïe ! aïe ! aïe ! C’était simplement pour vous faire remarquer que le métier de sage-femme était un beau métier. Aujourd’hui, il est de en plus masculinisé. Cela signifierait-il qu’il n’y a plus que des femmes pas sages ? On peut s’interroger…).

Elle s’appelait Lucrezia, prénom très en vogue ces années-là.

— Oui, Lucrezia ? Que se passe-t-il donc, pour que tu sois si pressée ?

– Monsieur Colombo ! reprit la jeune fille en même temps qu’elle retrouvait son souffle, vous venez d’avoir un fils. Comment voulez-vous l’appeler ?

– Mamma mia ! s’écria Monsieur Colombo en jetant son ouvrage à terre. J’ai un fils ? … Et c’est seulement maintenant que tu me l’apprends ? Oh … Lucrezia !

– Mais …

La jeune fille s’apprêtait à dire qu’il venait tout juste de naître et qu’elle avait couru aussi vite qu’elle le pouvait. Monsieur Colombo, nouveau père depuis très peu, négligea l’interruption. Il se précipita dans la rue en levant les bras au ciel :

– Mamma mia ! J’ai un fils ! Oh, Giorgio, Antonio, Vittorio, j’ai un fils ! Oh Marcello, j’ai un fils ! Tu te rends compte ? Allez, venez l’admirer avec moi à la maison !

Sur tout le trajet conduisant chez lui, Monsieur Colombo ne cessa d’inviter ainsi tous ceux qu’il rencontrait à partager sa joie.

Une fois arrivés, tous s’extasièrent devant le splendide garçon, félicitant sa mère d’avoir su donner un héritier mâle à Monsieur Colombo, qui était si gentil bien que juif et espagnol.

Le nouveau père déboucha quelques bonnes bouteilles qu’il avait mises en cave tout exprès pour cette occasion. Le ton des conversations monta ; chacun commenta l’événement, auquel il n’avait pas assisté,… mais c’était tellement plus beau de l’imaginer !

Soudain, l’un des assistants demanda :

Au fait, Monsieur Colombo, dites-voir… comment allez-vous appeler votre fils ?

Un silence pesant fit suite à la question.

Chacune des personnes présentes avait en tête une dispute homérique au cours de laquelle le père voulait baptiser le nouveau-né du prénom de son propre père, la mère agissant de même.

Sagement, Monsieur Colombo s’empara de son grand calendrier. Il y notait tous les travaux qu’il devait exécuter. Il le consulta fébrilement : aujourd’hui, 21 août, on fêtait les Cristoforo.

Se tournant vers ses invités muets, il déclara :

– Je vais le nommer Cristoforo. Ce sera un grand tisserand.

Et tout le monde, dans un joyeux brouhaha, de trinquer à la santé du futur héritier.

Hélas, tout a une fin ! Peu après, la compagnie se sépara, chacun devant rentrer chez lui.

Restés seuls, Monsieur Colombo et sa femme se pâmèrent d’admiration devant le petit Cristoforo : n’était-il pas le plus beau bébé du monde ? Il avait de si belles mains, avec de si beaux doigts,… et cinq à chaque main !

Et ses oreilles, donc ! Elles étaient si bien collées à son visage !

Et ses yeux, alors, ses yeux ! Encore fermés, certes, mais déjà deux, un de chaque côté de son petit nez si bien formé !

Et puis il ne pleurait pas ! Surtout que Madame Colombo s’empressait de lui mettre un sein dans la bouche dès qu’il l’ouvrait. Comme il tétait bien ! C’était un ravissement de le regarder faire : on aurait même pu croire qu’il savait téter avant de naître, tellement il s’y prenait habilement !

Bref, dès sa naissance, Cristoforo était un génie !

Durant toute sa jeunesse, le garçon en fut quasiment convaincu.

Bien vite, le monde qui l’environnait lui sembla trop petit. Il confiait constamment à son père son souci de voyager, afin de voir si par hasard les choses étaient différentes ailleurs. Il disait :

– Tu comprends, papa ! Il doit bien y avoir des pays inconnus où rien n’est semblable à ici
(note 26 – notez au passage la merveilleuse intuition du jeune Christophe Colomb qui, à peine âgé de douze ans, avait déjà pressenti qu’il existait des mondes inconnus !).

Son père, qui était un immigré très casanier, lui répondait invariablement:

– Mon petit Cristoforo, les hommes sont tous identiques, quel que soit l’endroit où ils vivent. Ils n’ont pas la même couleur de peau, peut-être pas le même Dieu, va savoir (et il se signait car il était très catholique, comme son fils l’était devenu), mais ils rient de la même manière, ils pleurent quand ils ont mal, ils chantent quand ils sont heureux !

– Peut-être, papa, mais… et s’il en existait d’autres sortes que ceux que nous connaissons ?

Leur conversation s’arrêtait toujours là.

à suivre vendredi prochain, évidement

Guy

« Sacré Christophe ! » (partie 06)

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« Sacré Christophe ! » (partie 06)

INTERLUDE.

C’est normal, ami lectrice, ami lecteur. Entre deux ludes, il doit y avoir un interlude ! Raison de plus entre le prélude et le lude !

Ne dis surtout pas que tu n’étais pas prévenu ! Mieux, car le terme de prévenu a des relents de V.L.I.C.S., si tu veux, tu as été averti !

L’interlude est une sorte de pause. Profitons-en pour faire rapidement le point, ce qui est parfaitement logique pour découvrir un monde qui ne figure encore sur aucune carte, à l’aide de navires qui n’ont que peu de moyens de s’orienter. Il est même nécessaire de le faire souvent !

Christophe Colomb était-il vraiment un menteur ? Il est permis d’en douter, puisqu’il n’était pas arracheur de dents. Il ne savait certainement pas que, quatre cent quatre vingt treize années avant lui, Leiv Eirikson, fils d’Eirik comme son nom l’indique, avait découvert un continent qu’il avait déjà failli appeler – tu as pu constater qu’il s’était retenu de justesse : « l’Amérique ».

Malheureusement pour des générations d’historiens, les Vikings, s’ils étaient d’extraordinaires marins, étaient beaucoup moins doués pour les écrits. Pour faire court, s’ils connaissaient l’ancre, ils ignoraient l’encre ! Il est même permis de penser (alors profites-en, puisque je t’y autorise !) que la plupart d’entre eux étaient des analphabètes.

Certes, la chose est difficile à entendre mais après tout, les Gaulois, nos ancêtres… Et les Gallo-romains, même mélangés-métissés-mixés, ne savaient pas tous lire dans le texte
« De bella Gallico », oeuvre maîtresse du célèbre Caïus Julius Caesar, plus connu sous son nom francisé de Jules César
(note 21 – à ce propos (pas de Jules, mais de ses écrits), as-tu remarqué combien les militaires ont une propension quasi irrésistible à écrire leurs souvenirs ? Est-ce par souci de passer à la postérité ? Est-ce par envie de laisser leur « marque » dans l’Histoire avec un H majuscule ? Est-ce pour faire croire aux pauvres civils que non seulement ils sont de grands stratèges mais aussi des gens de plume ? N’est-ce pas plutôt – oh les vilains! – pour que les futurs historiens s’imaginent qu’ils n’ont jamais commis aucune erreur ?
Quoiqu’il en soit, ça se remarque : as-tu compté le nombre total d’anciens troufions de métier qui ont été élus à l’Académie Française depuis sa création ? Incroyable !
Pour en revenir à Jules, unique objet de notre ressentiment, il a exagéré : écrire tout un best-seller scolaire (enfin, quand l’école était encore ce qu’elle devrait être) pour le simple plaisir de dire : « J’suis v’nu, j’ai vu, j’ai vaincu », c’est quand même pousser la parano un peu loin!)).

Personne, donc, n’a pu savoir que les Vikings avaient découvert l’Amérique bien avant le Christophe qui, s’il ne fut pas menteur – et ce n’est pas encore prouvé – était tout de même un curieux type, un peu mythomane.

Dès maintenant, tu peux te préparer : ainsi que tu le découvriras dans la première partie du « Lude », intitulée pour cette raison « Lude I » – et ne me fais pas l’injure de confondre avec ces petits génies des bois sous prétexte que tu es enrhumé(e) – personne ne sait exactement qui a été Christophe Colomb avant de découvrir l’Amérique pour la seconde fois. Puisque personne ne le sait, pourquoi se contenter des seules hypothèses communément admises ? J’en ai trouvé d’autres, largement aussi probantes que celles qui circulent couramment … et tu verras que la démonstration est d’une logique parfaite.

Grâce à moi, tu pourras choisir « ton » Christophe Colomb ! Et songe que j’en ai encore un en réserve ! Celui-là, si je l’avais sorti, il aurait fait encore plus de bruit que le cinquième !

Allez, fin de l’interlude ! Le maestro reprend sa baguette. il la lève pour un mouvement en trois parties, « Lude I », « Lude II » et « Lude III ».

On ne bouge plus, on se tait ! Et on lit !

LUDE

Te voici donc, amie lectrice, ami lecteur, devant la partie la plus importante de cet ouvrage remarquable, qui apporte une pierre inoubliable à la connaissance de l’histoire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

Réfléchis. Il te faut maintenant savoir trois choses :

1 – qui était exactement Christophe Colomb (« Lude I ») ;

2 – comment il est parti (« Lude II ») ;

3 – comment s’est déroulé son voyage (« Lude III »).

Je te propose d’abord de découvrir qui était Christophe Colomb. Pour ce faire, dépêches-toi de lire la suite.

À suivre, bien entendu. La suite, logiquement comme d’habitude, s’intitulera : « sacre—christophe—partie—07»

Guy