« Sacré Christophe ! » partie 02

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« Sacré Christophe ! » partie 02

PRÉLUDE

Du côté de la Norvège, aux alentours de 981.

Il est une heure du matin. La nuit est très brumeuse. On ne distingue pas plus la lune que « cette obscure clarté qui tombe des étoiles ».

Dans un bar à matelots de Jeeren, une violente altercation oppose deux hommes :
— T’as tort !
— Je ne m’appelle pas That-Thor, espèce d’ivrogne dégénéré ! Je me nomme Eirik ! Et si tu continues à insister, je vais te fendre le bec avec mon grand couteau !
— Chef, chef, arrêtez ! Vous voyez bien qu’il est complètement saoul !
— Et alors ? Le seul Thor que je connaisse, c’est notre dieu. Je suis fort, soit, mais pas autant qu’Odin, notre maître à tous !
— J’te … j’te dis qu’t’as … qu’t’as tort ! persévère l’aviné qui tente désespérément d’imposer son point de vue.

Du coup, Eirik voit rouge. Il dégaine son arme et, ainsi qu’il en a prévenu l’homme, lui agrandit la bouche d’un violent coup horizontal.

Le sang jaillit à flots de l’horrible blessure. Les conversations cessent brutalement. Tous regardent la scène d’un air stupéfait.

Dans le silence qui soudain lui emplit les oreilles, Eirik hurle :
— Tiens ! Voilà pour t’apprendre à vivre !

Il donne un nouveau coup de poignard à l’homme. Las ! il visait l’abdomen, où il sait par expérience qu’un coup fait mal mais ne tue pas. Or, au même moment, son adversaire s’affaisse mollement sur les genoux tout en essayant de retenir comme il le peut le sang qui s’écoule de sa blessure béante.

Par l’un de ces extraordinaires hasards dont l’histoire est friande, Eirik transperce le cœur de l’homme dont il avait imaginé seulement percer la panse !

Extrayant péniblement son couteau des chairs maintenant mortes, Eirik le contemple d’un air ahuri. Il a le sentiment absolu qu’il vient de franchir un pas décisif, non seulement pour lui, mais aussi pour l’histoire de l’humanité toute entière !
(note 1 – en fait, c’est en plongeant dans le passé que les spécialistes de la NASA ont retrouvé, dans l’inconscient collectif tel que le définit Jung, cette pensée restée inédite d’Eirik dont j’ai eu connaissance grâce à la transmission orale parvenue depuis mes ancêtres les Gaulois, qui eux-mêmes connaissaient la chose par ouï-dire. Les Américains ont eu le toupet de s’en inspirer pour formuler les premières paroles prononcées depuis la Lune par un représentant de l’espèce humaine. Quel culot, ces boys !).

Les représentants de ladite, qui l’entourent, béent, eux aussi. Dans le silence pesant, on entend soudain voler une mouche. Ce léger bruit semble redonner conscience aux rudes marins qui fréquentent le bouge.

L’un d’entre eux, incontestablement le plus grand et le plus gros, se lève pesamment de sa table. Il vient se poster en face d’Eirik, qui est encore sous le choc.

Superbe dans son attitude, il lui apprend, d’une voix éraillée par l’alcool qu’il ingurgite en grande quantité depuis plus de cinq heures :
— Eirik … c’était mon … c’était mon ami ! … T’as eu tort … t’as eu tort !

Du coup, le Viking assassin pâlit :
— Par Odin ! s’écrie-t-il, j’ai eu Thor ! Moi, un simple mortel ? Je n’ai tout de même pas tué un dieu !

C’est qu’il connaît bien sa mythologie, le Scandinave inculte !

Bien vite, il se reprend. Il s’en félicite d’ailleurs in petto
(note 2 – contrairement à ce que l’on pourrait penser à première écoute, cette expression ne signifie pas en quelque sorte « dans le vent », mais bel et bien « à part soi, intérieurement »).

En effet, le géant sort à son tour un coutelas qu’il agite d’un air menaçant au-dessus de sa tête. L’usage qu’il compte en faire paraît si évident que les spectateurs du différend s’écrient tous d’une seule voix :
— Eirik … attention !

Le principal intéressé a, fort heureusement, déjà réagi.

Constatant que son adversaire continue à s’époumoner en gesticulant, Eirik assure son poignard dans sa main droite. Rapidement, il lui en porte un coup, un seul, lui engageant la lame dans le ventre avant de la remonter violemment en direction du cœur puis de tirer à lui, comme le lui a appris un vieux chasseur sibérien, tueur d’ours.

Mort debout, pratiquement ouvert en deux, le géant arrose de son sang Eirik qui gagne là son surnom
(note 3 – il s’agit là d’une interprétation toute personnelle, mais après tout elle vaut largement celle qui veut qu’Eirik dit « le Rouge » ait été roux. Rappelons qu’en 981, la photographie en couleurs n’était pas encore inventée !).

Impressionnant par son allure, le vainqueur, sous les yeux médusés des buveurs attardés, se contente de repousser légèrement de la pointe ensanglantée de son arme le corps sans vie qui, d’un seul coup, s’effondre au sol.

A cet instant, un cri parvient de l’extérieur :
— Par la foudre d’Odin ! Voilà les V.L.I.C.S. !
(note 4 – les V.L.I.C.S. étaient, dans toute la Scandinavie de l’époque, des Vikings Législateurs Interdisant les Combats Sauvages. Les initiales de ces sortes de gardiens de l’ordre, légèrement modifiées, sont arrivées en France vers le XIIIe siècle).

— Vains dieux !
(note 5 – cette expression a été considérablement déformée au cours des siècles. D’origine religieuse, ainsi que toute personne un tant soit peu cultivée peut le constater, elle s’est transformée en un simple nombre de deux chiffres, souvent associé aux initiales précédentes) s’exclament aussitôt les hommes d’Eirik.
— Chef, que devons-nous faire ?

À suivre, évidemment. La suite, logiquement, s’intitulera : « sacre-christophe-partie-03»

Guy

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5 réflexions au sujet de « « Sacré Christophe ! » partie 02 »

  1. La suite ! La suite !
    J’adore…
    Je ne sais pas ce que tu vas raconter, mais il se trouve que j’ai écrit une petite histoire personnalisée pour les enfants, un voyage dans le temps au pays des Vikings.
    J’avais fait de petites recherches et j’étais tombée sur l’info, méconnue, que les Vikings étaient parvenus en Amérique vers l’an 1000. Ils n’y étaient pas restés, je ne sais plus pourquoi, mais n’empêche… je crois que c’était sur la côte est du Canada.

    Ah super, je vois qu’entretemps, tu as installé le plugin pour que j’aie une réponse automatique à mes commentaires. Merci Guy !

    1. Marjorie,
      En fait les premiers découvreurs de l’Amérique ont été, parait-il, des moines irlandais qui ont traversé l’Atlantique dans une barque en ardoise (légende de Saint Brendan).

        1. Ne t’inquiète pas !
          Je n’en parlais pas dans mon bouquin, je me suis limité aux Wikings, je n’ai jamais eu l’intention de faire un énorme pavé, parce qu’il aurait fallu remonter à la Préhistoire,
          lorsque les premiers hommes, déjà curieux, sont passés de l’Asie à l’Amérique par le détroit de Béring, qui à l’époque était une bande de terre non recouverte par la mer.
          Moi j’avais trouvé cette histoire de barque en ardoise géniale : tu te rends compte de son poids ? Taillée dans la masse, creusée à l’intérieur, exactement comme une coquille
          de noix. Pas mal, non ? Et gonflés les moines !

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