« Sacré Christophe ! » (partie 07)

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« Sacré Christophe ! » (partie 07)

Cristoforo jeunot-001

Selon Fernand Colomb, fils de son père Christophe (quelle curieuse coïncidence ! Ah, piété filiale, que ne ferais-tu commettre au meilleur des historiens !), il était une fois, vers 1450 ou 1451, dans la ville italienne de Gênes, à moins que ce soit celle de Savone
(note 22 – oui ! Notez d’une part le numéro de la remarque, si proche du nombre fatidique annonçant l’arrivée, jadis, des gardiens de la législation scandinave, d’autre part le fait qu’à l’époque, la précision était une notion toute relative),
une femme qui mit au monde un enfant.

Soit, la chose est courante. Certains la trouvent plutôt banale. Aux dernières nouvelles, elle existerait même encore aujourd’hui.

Ce qui est plus original, c’est que le père du nouveau-né, Monsieur Colombo,
(note 23 – tout le monde est absolument sûr de cette paternité. En effet, depuis plus d’une année, il y avait une grève générale des facteurs à la fois à Gênes et à Savone : tous étaient partis se reposer du côté de Rimini, où le taux de natalité enregistrait une hausse record. Par ailleurs, Monsieur Colombo était tisserand et non chef de gare)
était probablement juif et espagnol. Pourquoi pas, direz-vous ? Après tout, en 1968, nous fûmes bien tous des juifs allemands !

Pourquoi pas, évidemment ! C’est que… dans l’une ou l’autre des deux villes, il n’y avait guère, à l’époque, de juifs espagnols. Alors, forcément, on les remarquait !

La scène, donc, se déroulait un 21 août
(note 24 – vous pouvez admirer la précision de cette date, retrouvée grâce à la sagacité de l’auteur. Bien entendu, c’était pour la commodité de l’histoire !).

Tandis qu’il était occupé à réaliser l’une des plus grosses pièces de la commande que lui avait passée son client le plus important – par le tour de taille – Monsieur Colombo s’entendit héler par une voix féminine toute essoufflée :

— Mon… sieur… Co… lom… bo… mon… sieur… Co… lom… bo !

Intrigué, il leva la tête : le son de cette voix ne lui était pas inconnu. Bon sang mais c’est bien sûr ! C’était la fille de sa voisine, la sage-femme
(note 25 – aïe ! aïe ! aïe ! C’était simplement pour vous faire remarquer que le métier de sage-femme était un beau métier. Aujourd’hui, il est de en plus masculinisé. Cela signifierait-il qu’il n’y a plus que des femmes pas sages ? On peut s’interroger…).

Elle s’appelait Lucrezia, prénom très en vogue ces années-là.

— Oui, Lucrezia ? Que se passe-t-il donc, pour que tu sois si pressée ?

– Monsieur Colombo ! reprit la jeune fille en même temps qu’elle retrouvait son souffle, vous venez d’avoir un fils. Comment voulez-vous l’appeler ?

– Mamma mia ! s’écria Monsieur Colombo en jetant son ouvrage à terre. J’ai un fils ? … Et c’est seulement maintenant que tu me l’apprends ? Oh … Lucrezia !

– Mais …

La jeune fille s’apprêtait à dire qu’il venait tout juste de naître et qu’elle avait couru aussi vite qu’elle le pouvait. Monsieur Colombo, nouveau père depuis très peu, négligea l’interruption. Il se précipita dans la rue en levant les bras au ciel :

– Mamma mia ! J’ai un fils ! Oh, Giorgio, Antonio, Vittorio, j’ai un fils ! Oh Marcello, j’ai un fils ! Tu te rends compte ? Allez, venez l’admirer avec moi à la maison !

Sur tout le trajet conduisant chez lui, Monsieur Colombo ne cessa d’inviter ainsi tous ceux qu’il rencontrait à partager sa joie.

Une fois arrivés, tous s’extasièrent devant le splendide garçon, félicitant sa mère d’avoir su donner un héritier mâle à Monsieur Colombo, qui était si gentil bien que juif et espagnol.

Le nouveau père déboucha quelques bonnes bouteilles qu’il avait mises en cave tout exprès pour cette occasion. Le ton des conversations monta ; chacun commenta l’événement, auquel il n’avait pas assisté,… mais c’était tellement plus beau de l’imaginer !

Soudain, l’un des assistants demanda :

Au fait, Monsieur Colombo, dites-voir… comment allez-vous appeler votre fils ?

Un silence pesant fit suite à la question.

Chacune des personnes présentes avait en tête une dispute homérique au cours de laquelle le père voulait baptiser le nouveau-né du prénom de son propre père, la mère agissant de même.

Sagement, Monsieur Colombo s’empara de son grand calendrier. Il y notait tous les travaux qu’il devait exécuter. Il le consulta fébrilement : aujourd’hui, 21 août, on fêtait les Cristoforo.

Se tournant vers ses invités muets, il déclara :

– Je vais le nommer Cristoforo. Ce sera un grand tisserand.

Et tout le monde, dans un joyeux brouhaha, de trinquer à la santé du futur héritier.

Hélas, tout a une fin ! Peu après, la compagnie se sépara, chacun devant rentrer chez lui.

Restés seuls, Monsieur Colombo et sa femme se pâmèrent d’admiration devant le petit Cristoforo : n’était-il pas le plus beau bébé du monde ? Il avait de si belles mains, avec de si beaux doigts,… et cinq à chaque main !

Et ses oreilles, donc ! Elles étaient si bien collées à son visage !

Et ses yeux, alors, ses yeux ! Encore fermés, certes, mais déjà deux, un de chaque côté de son petit nez si bien formé !

Et puis il ne pleurait pas ! Surtout que Madame Colombo s’empressait de lui mettre un sein dans la bouche dès qu’il l’ouvrait. Comme il tétait bien ! C’était un ravissement de le regarder faire : on aurait même pu croire qu’il savait téter avant de naître, tellement il s’y prenait habilement !

Bref, dès sa naissance, Cristoforo était un génie !

Durant toute sa jeunesse, le garçon en fut quasiment convaincu.

Bien vite, le monde qui l’environnait lui sembla trop petit. Il confiait constamment à son père son souci de voyager, afin de voir si par hasard les choses étaient différentes ailleurs. Il disait :

– Tu comprends, papa ! Il doit bien y avoir des pays inconnus où rien n’est semblable à ici
(note 26 – notez au passage la merveilleuse intuition du jeune Christophe Colomb qui, à peine âgé de douze ans, avait déjà pressenti qu’il existait des mondes inconnus !).

Son père, qui était un immigré très casanier, lui répondait invariablement:

– Mon petit Cristoforo, les hommes sont tous identiques, quel que soit l’endroit où ils vivent. Ils n’ont pas la même couleur de peau, peut-être pas le même Dieu, va savoir (et il se signait car il était très catholique, comme son fils l’était devenu), mais ils rient de la même manière, ils pleurent quand ils ont mal, ils chantent quand ils sont heureux !

– Peut-être, papa, mais… et s’il en existait d’autres sortes que ceux que nous connaissons ?

Leur conversation s’arrêtait toujours là.

à suivre vendredi prochain, évidement

Guy

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