« Sacré Christophe ! » (partie 08)

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« Sacré Christophe ! » (partie 08)

Un beau jour d’été, alors que Cristoforo venait de célébrer son quatorzième anniversaire, son père lui demanda :

— Dis-moi, mon fils… tu veux toujours visiter le monde ?

— Euh… bien sûr que oui, p’pa ! Pourquoi ? s’étonna le jeune homme.

— Eh bien j’ai ce qu’il te faut ! Descends au port. Là, tu demanderas de ma part le capitaine Dias. Il a accepté de t’engager comme mousse sur son bateau.

— C’est… c’est vrai, p’pa ? Tu… tu veux bien que… que je parte ?

— Oui, mon fils ! Ma,… ça n’a pas été sans déchirement, tu sais ! Mais que veux-tu : ta mère et moi en avons longuement parlé. Si ton destin est d’être marin et non tisserand, eh bien… sois marin ! Mais surtout…

— Oui, p’pa ?

— Surtout, mon fils, sois un bon marin !

— Oh oui, p’pa, je te le jure !

Heureux comme il ne l’avait jamais été, Cristoforo remonta à la maison voir sa mère. Celle-ci, inquiète malgré le génie précoce de son fils, lui prodigua de précieux conseils, tous plus avisés les uns que les autres.

Ainsi, elle lui dit de se méfier des filles des ports, arguant du fait que toutes n’étaient pas de sages femmes, loin de là.

Elle l’invita également à se garder de se laver nu devant les autres marins. Ceux-ci, en effet, avaient la réputation de « se farcir » le mousse, sans qu’elle puisse lui expliquer ce que signifiait réellement cette curieuse expression. Tout au plus pouvait-elle lui assurer, si elle se référait à ce qui se passait dans sa cuisine, qu’il devait être question de viande fourrée. Néanmoins, il fallait que Cristoforo restât toujours bien propre, car le travail principal du mousse consistait à laver le pont.

Le regard brouillé par les larmes qui coulaient le long de ses joues sans qu’elle cherche à les retenir, elle lui glissa subrepticement
(note 27 – avez-vous déjà remarqué comme les mères se cachent souvent pour donner de l’argent à leurs fils alors que les pères le savent très bien ? Il paraît que cette pratique est encore courante aujourd’hui, et pas seulement en Italie !)
une petite pièce d’or, dérobée par ses soins sur la cassette du ménage tout exprès pour cette occasion.

Muni de ce précieux pécule, qui triplait sa fortune puisque son père lui avait, quant à lui, donné deux pièces également prises dans les économies familiales, le jeune Cristoforo, conscient qu’un avenir radieux l’attendait, se dirigea avec son maigre balluchon vers le splendide navire qui devenait son nouveau logis.

Après une bonne heure de marche, il arriva en vue du port. Il tenta de trouver par lui-même le coursier des mers sur lequel, dans son imagination, il aurait l’honneur de bourlinguer.

Très vite, il se rendit compte que ce n’était pas chose facile. Aussi se résigna-t-il à demander de l’aide à tous les matelots qu’il rencontra.

Cristoforo apprit à ses dépens qu’il n’était pas aisé d’obtenir un renseignement de cette nature.

Certains marins, franchement saouls, étaient incapables d’articuler correctement un seul mot ; de nombreux autres, étrangers, ne parlaient pas la même langue que lui.

Quelques navigateurs, qui en voulaient certainement à ses trois pièces d’or – du moins le pensa-t-il – se mettaient à courir après lui dès qu’ils l’apercevaient, tout en faisant des gestes qu’il devinait obscènes sans toutefois en saisir la signification ; souvent, il ne dut le salut de sa fortune qu’à la vigueur de ses jeunes jambes.

Enfin il obtint le renseignement qu’il cherchait. Quelques instants plus tard, il se trouvait devant le « Santa Maria di Gena » du capitaine Dias.

Très déçu, Cristoforo ! Forcément : il n’avait en face de lui qu’une sorte de très grosse barque avec une seule voile. La réalité était bien loin de son rêve!

Il s’assit sur un paquet de cordages posé sur le quai, pour rassembler tout son courage avant d’affronter son futur « patron ».

Soudain, une grosse voix lui demanda :

— Oh, gamin ! Oui, toi ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne vois pas que tu gênes ?

Intrigué, inquiet même, Cristoforo se leva d’un bond. Soit, il avait bien entendu son père et sa mère lui raconter que, de l’autre côté des Alpes, une jeune fille avait entendu des voix divines, comme longtemps avant elle le prêtre Ezéchiel au pays des Chaldéens, au bord du fleuve Kebar, mais il ne comprenait pas comment ce miracle pouvait lui arriver, à lui. A moins que ce soit un signe du ciel ?

Il scruta longuement les environs, cherchant à savoir d’où provenait cette voix mystérieuse. En vain !

Un bruit d’eau remuée, juste en face de l’endroit où il était, lui fit relever prestement la tête. Au même moment, un mouvement se fit sur ce qu’il n’appelait déjà plus « un navire ». Un gros homme à l’air cruel apparut, qui se redressa et le héla pour la seconde fois :

— Alors ?

D’émotion, Cristoforo avala sa salive. Il toussota pour s’éclaircir la voix :

— Je suis le fils de Monsieur Colombo. Je cherche le capitaine Dias.

— Très bien, petit, c’est moi. Monte à bord, que je te voie un peu !

Obéissant au geste impératif du capitaine Dias, Cristoforo monta sur la passerelle qui pliait – un peu trop dangereusement à son gré – sous son poids et celui de son bagage. Il se rassura en se disant qu’après tout elle supportait sans coup férir le capitaine, donc qu’elle avait de forte chances de lui résister. Cristoforo traîna un peu les pieds avant de se retrouver, la passerelle franchie, en face du capitaine Dias.

Celui-ci l’examina sous toutes les coutures, le faisant tourner devant lui, lui tâtant les fesses, lui ouvrant la bouche, bref le détaillant comme Cristoforo l’avait vu faire une fois par un maquignon à un cheval. Finalement, l’homme conclut son examen en déclarant :

— Parfait, tu conviendras. J’espère que tu n’as pas le mal de mer ?

La réponse du jeune garçon fusa, nette :

— Je ne sais pas, Monsieur, je n’ai jamais mis les pieds sur un bateau !

Un éclat de rire homérique dilata le torse et surtout le ventre du capitaine Dias. Cristoforo ne pouvait pas détacher son regard de la masse de chair qui se mouvait en rampant, lui sembla-t-il, sur le devant du capitaine, s’agitant spasmodiquement depuis le haut de ses cuisses. Soudain, le rire s’arrêta net.

— Eh bien il est temps que tu le fasses, petit. Allez, viens avec moi !

Le capitaine fit visiter son embarcation, dont apparemment il était très fier, à son nouveau mousse. Il montra à Cristoforo l’endroit où il pouvait mettre ses affaires – bien modeste bagage, à la vérité – et aussi le hamac vacant où il passerait désormais ses nuits. Il lui expliqua également les détails de son nouveau travail, dont le jeune garçon promit de s’acquitter avec une vigilance telle que le capitaine ne pourrait que l’en féliciter.

(à suivre vendredi prochain le 23 juillet 2015)

Guy

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2 réflexions au sujet de « « Sacré Christophe ! » (partie 08) »

    1. Je te rassure, pour autant que ma mémoire soit bonne (texte écrit en 1992…), jamais il n’a eu besoin, en quelque sorte, de « serrer les fesses » pour disons « protéger ses arrières ». Tu va voir qu’il va lui arriver des choses agréables pour lui… enfin je l’espère

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