« Sacré Christophe ! » (partie 12)

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« Sacré Christophe ! » (partie 12)

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Nombre d’historiens ne sont pas du tout d’accord avec cette interprétation des faits. Selon eux, en réalité, Fernand Colomb a voulu enjoliver la mémoire de son père et racheter la triste fin de sa vie.
Le début de sa vie concorde avec le récit de son fils. Il en diffère largement à partir du moment où Cristoforo atteignit sa dixième année.
Cristoforo n’avait nulle envie de voyager dans le vaste monde. Il était même aussi casanier que son père. Celui-ci, fort habile tisserand, entreprit d’apprendre à son fils les rudiments de son métier. Constatant que Cristoforo était très versé dans cet art, il lui donna des cours de perfectionnement que le jeune homme, génial ainsi que sa mère l’avait constaté en lui donnant le sein pour la première fois, assimila très rapidement.
Vers 1472, à moins que ce fut en 1473, Cristoforo était un jeune tisserand de vingt-deux ans, installé à Savone où il avait pris la succession de son père.
Lassé de faire des trous, des petits trous, encore des petits trous, à l’aide d’une aiguille dans des pièces de tissu, Cristoforo décida, vers 1476, de partir à l’aventure en direction de l’Ouest – déjà.
Il était nanti d’un bagage élémentaire mais largement suffisant pour ce qu’il comptait faire.

Lors d’un séjour dans un port italien, probablement Gênes, aux alentours de 1470, il avait fait la connaissance d’une merveilleuse jeune femme qui vivait du commerce de ses charmes. Conquise par la beauté et l’enthousiasme du jeune homme, elle accepta de lui donner, d’une manière tout à fait désintéressée, des leçons particulières de maintien.
Au début, Cristoforo s’était bien un peu étonné : pourquoi diable, alors qu’il ne désirait que plier son corps aux règles de la bonne vie en société, devait-il préalablement se mettre nu en compagnie de la jeune femme qui était dans la même tenue ? Néanmoins, il comprit vite qu’un certain charme se dégageait de cet appareil ; il remarqua même que, pour certains exercices compliqués, la nudité permettait d’éviter de faire craquer les vêtements.
La jeune femme, particulièrement experte, sut lui inculquer rapidement les bases du maintien en société. Cristoforo, dans ce domaine comme dans tous les autres, apprenait vite. Il gravit ainsi promptement tous les échelons. Il se perfectionna même à un tel point qu’il réussit à montrer à son initiatrice des éléments qu’elle ignorait elle-même. Elle l’admira pour ses facultés remarquables et le vit repartir avec beaucoup de tristesse à son sort de tisserand.
Toutefois, elle fut très heureuse de ne pas le savoir en prison puisque, le soir même de son départ, des argousins de la police municipale s’introduisirent chez elle afin de procéder à une fouille systématique pour trouver celui qui, selon eux, vivait du produit du commerce de ses charmes. Cristoforo ne pouvait pas être un poisson puisque, né le 21 août, il appartenait au troisième décan du signe zodiacal du Lion !
Cet événement avait beaucoup marqué Cristoforo. En effet, il avait remarqué qu’il était doué, sans le savoir, d’une remarquable imagination. A quoi cela était-il dû ? Peut-être à ses origines paternelles. Pour vérifier la réalité de cette assertion, Cristoforo n’avait qu’une chose à faire : il la fit.

Longeant les côtes françaises, traversant au sud de Perpignan la frontière espagnole, il se retrouva un beau jour au Portugal. Pour survivre, il avait trouvé deux occupations fort divertissantes : dans la journée, il inculquait aux marins des ports qu’il traversait des notions de son ancien métier ; en contrepartie, ses élèves assuraient son repas de midi et lui apprenaient quelques éléments de leur profession. A la tombée de la nuit, il proposait ses services de professeur de maintien à toute jeune femme qui souhaitait se perfectionner dans cet art délicat, moyennant le repas du soir et l’hébergement pour la nuit.

C’est dire que, lors de son arrivée au Portugal, il connaissait la marine d’une manière assez théorique. De plus, il était assez fatigué mais heureux d’avoir pu fournir à plusieurs jeunes femmes les éléments d’éducation qui leur manquait.

En errant sur le port, il fit la connaissance d’une jeune fille fort inexpérimentée à qui il proposa ses services d’enseignant spécialisé, à la condition qu’elle lui assure le gîte et le couvert. Après avoir hésité – après tout, elle ne connaissait pas ce jeune homme qui, quoique avenant, ne parlait que l’italien – elle accepta son offre. Elle se montra tellement douée que Cristoforo finit par l’épouser en 1477. Sous l’influence de sa femme, issue d’une famille de marins, il fit quelques voyages en mer et acquit en même temps un bagage scientifique suffisant quoique restreint.
Les deux jeunes mariés décidèrent, à l’issue d’une longue discussion, de s’installer à l’île de Madère, qui avait plu à Cristoforo lors d’un voyage précédent et que la jeune fille connaissait pour l’avoir visitée au cours d’un périple organisé par l’école où elle terminait ses études.

Ce fut là que se joua la pièce maîtresse de la vie de Cristoforo.

C’était vers 1485. Cristoforo et sa femme étaient installés depuis plusieurs années dans l’île enchanteresse qu’ils avaient choisie pour abriter leur amour. Leur maison, bâtie non loin du rivage, résonnait déjà des premiers babils de leur fils Fernando.

Un soir de mai, par une nuit sans lune, une tempête éclata soudainement. Madame Colombo se réveilla, inquiète. Elle posa une main sur l’épaule de son mari qui reposait près d’elle :
– Cristoforo, Cristoforo, réveille-toi !
Elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises, son mari faisant partie de ces heureux hommes qui, au beau milieu d’un ouragan, s’endorment le cœur léger d’un sommeil lourd.
– Qu’y a-t-il ? interrogea le descrubidor en puissance.
– Je crois bien que quelqu’un a frappé à la porte.
– Tu rêves, ma chérie ! C’est tout simplement un morceau de bois poussé par le vent qui l’aura heurtée.
– Je t’assure, mon Cristoforo. Va voir, s’il te plaît, j’ai peur !
-Bon ! maugréa-t-il en se levant à contreœeur, j’y vais.
Cristoforo n’était pas d’un naturel peureux mais il avait horreur qu’on le réveille la nuit. Il était d’autant moins heureux qu’il revivait en songe, au moment où sa femme l’avait brutalement réveillé, l’instant où son initiatrice génoise passait du statut de professeur à celui d’élève et que ce rêve lui avait paru fort agréable. Il enfila lourdement une épaisse robe de chambre, chaussa ses pieds de pantoufles confortables et se dirigea à regret vers la lampe tempête qui était dans un coin de la chambre. Il battit le briquet pour l’allumer, attendit quelques instants que l’étoupe diffuse sa maigre lueur et se dirigea vers la porte d’entrée, totalement inconscient du fait qu’à ce moment même il jouait une partie de la plus haute importance pour son avenir.

Il ouvrit la porte et ferma les yeux : une rafale de vent venait de soulever une fine poussière sableuse qui s’abattit sur lui. Lorsque la tempête se calma quelque peu, il rouvrit les yeux.
Il aperçut alors une forme recroquevillée, immobile, qui gisait à ses pieds. Il se baissa, posa sa lanterne au sol et examina la chose. C’était un homme, vêtu comme un marin, qui tenait serrées contre lui plusieurs feuilles enroulées.

N’écoutant que son bon cœeur, Cristoforo prit l’homme dans ses bras et se redressa. L’individu n’était pas très lourd ; apparemment, il était d’un certain âge et n’avait pas l’air d’être en excellente santé. Cristoforo appela sa femme. Celle-ci, rapidement apparue, prépara selon ses instructions le lit de la chambre d’hôte, sur lequel Cristoforo déposa l’homme. Il respirait difficilement.

Cristoforo tenta de se saisir des papiers que le curieux personnage tenait dans sa main. En vain. Pourtant, Cristoforo n’était pas précisément fluet, contrairement à son hôte inattendu, mais l’homme semblait avoir concentré tout ce qui lui restait de forces et d’énergie dans ses mains, dérobant ainsi ce qui lui paraissait être un trésor aux tentatives de vol dont il pourrait éventuellement être la victime.

Cristoforo n’insista pas : en fait, les papiers de l’homme ne l’intéressaient pas du tout. Il voulait simplement les lui ôter pour le déshabiller plus facilement. Il entreprit donc de le faire, bien qu’un peu gêné par les rouleaux quand il dut ôter les manches de la veste et de la chemise de l’énigmatique personnage. Néanmoins, il atteignit son but. Il déposa l’homme dans le lit, le recouvrit du drap et de plusieurs couvertures, puis le laissa se reposer.

Le lendemain puis les jours suivants, Cristoforo ne quitta pas le chevet de son invité-surprise. Il le soigna du mieux qu’il put, avec l’aide de sa femme. Parfois, le petit Fernando venait voir le vieil homme, demandant pourquoi il ne parlait pas.

 

(à suivre)

Guy

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