« Sacré Christophe ! » (partie 13)

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« Sacré Christophe ! » (partie 13)

Au bout d’une semaine, l’étranger se réveilla de son sommeil énigmatique. Cristoforo était près de lui. L’homme lui dit quelques mots.

Le futur inventeur des Temps Modernes
(note 35 – je vous rappelle que les historiens distinguent quatre périodes dans l’histoire de l’humanité : l’Antiquité, le Moyen Age, l’Epoque Moderne et l’Epoque Contemporaine. Le début de l’époque moderne, après une longue polémique qui le plaça tantôt à la date de 1453 (prise de Constantinople par les Turcs) tantôt à celle de 1492 (découverte de l’Amérique par Christophe Colomb), semble avoir été définitivement fixée à ce dernier événement dont nous avons célébré mondialement le cinq centième anniversaire en 1992. Cette précision est destinée à vous faire comprendre que je ne veux pas vous faire croire que Cristoforo Colombo a écrit le scénario de l’un des films les plus célèbres de Charlie Chaplin)
se pencha pour mieux entendre.

L’homme lui raconta alors une histoire inouïe, que Cristoforo n’a jamais révélée à personne mais qu’il m’a confiée lors d’une séance de spiritisme au cours de laquelle, en préparant cet ouvrage, je l’ai fait venir seul devant moi afin qu’il s’explique au sujet de ses diverses vies
(note 36 – voilà pourquoi l’ouvrage que vous avez entre les mains devrait faire autorité. En effet, aucun des historiens qui ont rédigé il y a peu l’un des quelques deux cents ouvrages consacrés à la vie de Cristoforo n’a eu le courage de le faire venir en personne pour le sommer de lui dire la vérité ainsi que je l’ai fait, par crainte du célèbre « choc en retour »).

Voici le récit que j’ai recueilli de sa propre bouche et dont il m’a autorisé à vous révéler la teneur en exclusivité mondiale
(note 37 – j’espère, amie lectrice, ami lecteur, que vous êtes bien assis dans un fauteuil confortable, un cigare éventuel à portée de la main, ainsi qu’un verre d’un breuvage quelconque, par exemple du rhum pour vous mettre dans la future couleur locale ou du madère si vous tenez à comprendre ce que fut la vie de Cristoforo à ce moment. Pourquoi ? Parce que les révélations qui vont vous être assenées par Cristoforo en personne risquent de vous procurer LE choc culturel de votre vie. Et le plus fort… c’est qu’elles sont certainement vraies, puisqu’un nommé Barthélemy de Las Cases, dont vous avez peut-être entendu parler, a déclaré dans son « Historia de las Indias » : « Colomb a hérité des cartes et des secrets d’un navigateur dont il a tu le nom et qu’il avait recueilli presque mourant, chez lui, à l’île Madère. Par la suite, il a simplement vérifié l’exactitude des assertions des cartes de ce navigateur et Toscanelli n’est pour rien dans la genèse de ce voyage ». C’est à partir de ces quelques lignes que j’ai construit ce « Cristoforo jeunot-2 ». Ca vous en bouche un coin, comme dit le vulgum, la populace si vous préférez ! A propos, où situez-vous ce « coin » à boucher, sinon à l’oeil ? Encore une expression qui me fait bien rigoler ! De plus, s’il est effectivement à l’oeil, répondez-moi : qui vous le bouche gratuitement ?) :
« Voyez-vous, mon cher Guy
(note 38 – bien entendu, avant même de le faire venir par la puissance spirituelle de l’étroit faisceau concentrationnel cervical que j’ai utilisé dans ce but, je m’étais présenté à Cristoforo. Nous avons sympathisé et décidé de nous appeler par nos prénoms, chose normale. Par ailleurs, étant donné que nous communiquions uniquement par la pensée, nous n’avons eu aucune difficulté pour nous entendre, puisqu’il ne s’exprime pas du tout en français et que moi je ne parle que cette langue, avec quelques-unes de ses variétés. « Acré, bon dieu ! » comme s’exclamerait un Berrichon de mes connaissance (un « Berria », c’est-à-dire un Berrichon de l’Est, puisque les « Berrios » sont les Berrichons de l’Ouest…)),
ce brave homme dont je n’ai jamais connu le nom m’a révélé ceci :
— Permettez-moi, Monsieur, de vous remercier. Sans vous, je serais mort à l’heure actuelle. De toute manière, je sens que ma dernière heure est venue. Aussi vais-je vous remercier de votre hospitalité en vous faisant un cadeau.

Vous vous doutez bien, mon cher Guy, qu’il n’était pas dans mes habitudes de faire payer mon hospitalité, surtout à cet homme que j’avais recueilli dans des circonstances pour le moins étranges. Aussi me suis-je empressé de protester. Il a insisté tant et si bien que, de guerre lasse, je l’ai laissé parler. De toute manière, je pense que, nonobstant mon intervention, il m’aurait dit ce qu’il souhaitait que j’entende.
— Je viens de faire un très très long voyage.

L’homme fit une pause, reprit son souffle puis me raconta ceci :

Nous partîmes plus de cent, mais par un coup du sort,
Je ne fus que le seul à revenir au port
(note 39 – oui, vous avez bien lu ! Oui, c’est bel et bien une allusion au Cid, Acte IV Scène 3, vers 1259 et suivants. Culturel, non ? Vous avez trouvé ça dans un autre ouvrage sur la vie de Christophe Colomb ? Ca m’étonnerait !).
Alors que nous voguions, avec un grand courage,
Sous les ordres de Râ
(note 40 – Cristoforo m’a en effet appris que, d’après ce mystérieux marin, le capitaine du navire sur lequel il s’était embarqué était d’origine égyptienne),
vers de nouveaux rivages,
Une tempête énorme avec un très grand bruit,
Retourna le vaisseau au milieu d’une nuit.
Les rares survivants, dont notre capitaine,
Se sont tous accrochés au mat de la misaine
Épuisés, tout mouillés, les voilà qui dérivent
Dans une eau ennemie dont nul ne voit les rives.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Nous aide à rattraper enfin l’une de nos voiles.
Le reste de la nuit nous servit à construire
Un tout nouvel esquif qui devint un navire.
Sans forces, épouvantés, nous remettant à dieu,
Nous voguons sur la mer, au hasard, sous les cieux.
Enfin, après un mois, nous voyons un rivage,
Où hagards, délirants, après ce long voyage,
Nous accostons soudain et mettons pied à terre.
O ciel ! nous arrivons dans une tribu en guerre,
Qui nous prenant pour dieux se jette à nos genoux
Et prie que nous mettions la force dans ses coups,
En une langue étrange mais que semble comprendre
(note 41 – c’est normal. Vous souvenez-vous de Thor Heyerdahl, l’initiateur du célèbre voyage du « Kon Tiki » en 1948 puis, longtemps après, de deux voyages avec un bateau de parchemin, « Râ I » en 1969 et « Râ II » en 1970 ? Il voulait démontrer que les Egyptiens avaient pu aborder en Amérique, car il avait remarqué de nombreuses similitudes dans les formes de pyramides dans ces deux lieux fort éloignés l’un de l’autre. Il aurait pu s’en passer, tout simplement en notant que l’on parle toujours d’un « Râ d’eau » !),
Le capitaine Râ qui ne peut se méprendre.
Du rang de naufragés nous devenons des dieux ;
Nos prières de succès montent jusques aux cieux.
Nous mangeons, nous buvons, nous reprenons des forces.
Râ nous explique tout, notre coeur se renforce,
Et bientôt nos amis, grâce à nous tous l’emportent.
Tout nous devient permis, pour nous aucune porte ;
Nous n’avons de la vie que les seuls avantages.
Partout où nous allons on loue notre courage.
Recouverts d’or, d’encens et de myrrhe nous sommes,
Tel qu’en sa pauvre grotte dieu lorsqu’il se fit homme.
Mais tout a une fin. Nous nous ennuyons tant,
Que nous décidons tous de partir en même temps.
Très fiers nous ordonnons que nos amis nouveaux,
Construisent sur le champ pour nous un beau bateau.
Sur la barque maudite nous reprenons la mer.
Las ! elle est très mal faite. Si je suis à Madère,
C’est grâce à mes deux bras, à toute ma vigueur,
Et surtout à ce fait que moi je n’ai pas peur.
Les autres survivants, voyant que notre esquif,
Allait se fracasser contre de gros récifs,
D’un coup pris de panique, se sont jetés à l’eau
Et ils ont tous coulés jusqu’au fin fond des flots.
Larmoyant, toussotant, crachotant, nageotant,
Mécréant flageolant, naufragé tremblotant,
J’ai pu, heureusement, rester à la surface,
Et au bout de trois jours, contempler votre face.
Mais je sens que pour moi vient l’instant de mourir.
Il me reste un dernier devoir à accomplir :
Ces papiers que voici sont de précieuses cartes ;
Prenez-les, suivez-les, vous trouverez Râtarte
(note 42- il m’a été donné de trouver, dans un parchemin mystérieusement disparu, comme nombre de documents que j’ai pu consulter en préparant ce remarquable ouvrage, l’explication du nom étrange donné par les compagnons de ce naufragé au continent américain : il s’agissait d’honorer Râ, leur capitaine, comme l’avaient fait longtemps auparavant les compagnons d’Eirik le Rouge en baptisant un glacier de son nom, tout en rappelant une particularité topographique puisque l’endroit où ils avaient débarqué ressemblait effectivement à une tarte, très précisément à une tarte Tatin),
Puisque c’est de ce nom que tous nous baptisâmes,
Le continent nouveau qu’un jour nous abordâmes.

C’est à cet instant, mon cher Guy, que le pauvre homme est mort dans mes bras, continua Cristoforo.
Vous comprenez, je me suis senti le devoir moral de faire le voyage qu’il m’avait presque supplié de réaliser. Il me suffisait, en quelque sorte, de trouver ce que dans votre langue d’aujourd’hui vous appelez un « sponsor ». Vous savez le reste. »

Sur ces mots, Cristoforo partit aussi rapidement qu’il était venu. Épuisé par l’effort terrible de concentration à travers l’espace et le temps que je venais de fournir, je n’ai pas pu augmenter la puissance spirituelle de l’étroit faisceau concentrationnel cervical que j’avais précédemment utilisé. Cristoforo a disparu pour toujours.

C’est pourquoi il m’a en quelque sorte contraint à écrire le mot « fin » de ce « Cristoforo jeunot-002 ».

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