« Sacré Christophe ! » (partie 26) et fin.

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POSTLUDE

Non seulement ce premier voyage de Cristobal fut suivi de trois autres, mais
ses nombreuses conséquences, plus ou moins graves pour Cristobal, ses
marins et l’humanité toute entière attendaient tout ce petit monde au détour
d’une vague.

Vous savez que les gens sont jaloux. Non ? Ah bon ! Alors je vous l’apprends.

Que croyez-vous qu’il se passa à la Cour d’Espagne ? Pour elle, cet étranger, dont
on ne savait pas trop s’il était vraiment génois, au passé plutôt obscur (ne disait-on pas
qu’il était peut-être juif ?) recevait beaucoup trop d’honneurs. Rendez-vous compte :
le roi et la reine en personne l’invitaient à se montrer en public avec eux, après l’avoir
anobli. Et maintenant, tout le monde devait lui donner du « Don Cristobal ». Il n’y
avait pas que cela : ce type bizarre, finalement, promettait bien trop de richesses.
D’accord, il avait apporté des preuves – et le masque en or qu’il avait offert à la reine
en était une massive à lui seul. Mais maintenant : qui irait chercher cet or ? Qui le
ramènerait ? Qui en bénéficierait ?
C’est vrai, ça, quoi !

Alors la coterie des jaloux commença à se former. Cristobal, qui avait appris malgré
lui les fureurs de l’âme humaine, comprit que s’il faisait un faux pas, un seul, c’en
serait terminé de lui.

Mais ce n’était pas tout ! Le roi du Portugal, le fameux Jean II en personne, celui qui
avait refusé de sponsoriser le voyage de Cristobal, celui-là même qui avait tenté de lui
ravir ses documents, celui-là donc intervint. Jaloux ! Mais jaloux comme ce n’est pas
possible !
Il fit porter au pape, qui à l’époque s’appelait Alexandre VI Borgia, une
lettre ainsi conçue :
« Ta Très Sainteté Rodrigo dit Alexandre VI,
J’aimerais t’informer de certains faits qui ne vont pas manquer de t’intéresser.
Auparavant, permets-moi de te rappeler quelques petites choses.
D’abord, même si tu es né Espagnol, tu es le chef de toute l’Eglise Catholique. En
conséquence, tu dois te considérer comme un citoyen du monde. Ne cherche pas à
favoriser l’Espagne, s’il te plaît.
Ensuite, j’ai certains papiers en ma possession qui prouvent que tu as entretenu avec
une certaine Roza Vannozza Gatanei des relations tellement bizarres qu’elles ont
abouti à la naissance de deux enfants, Caesar et Lucrezia.
Enfin, j’ai aussi d’autres papiers m’informant que tu vis maintenant avec une certaine
Giulia Farnèse.
En conséquence, Ta Très Sainteté, je te prie de considérer ce qui suit. Maintenant
que l’Espagne a découvert une voie pour aller vers les Indes Occidentales grâce à un
certain Cristobal Colomb dont tout le monde se demande qui il est exactement, ou
bien tu partages le monde à découvrir en deux et tu m’en donnes la moitié ou bien je
révèle tout ce que je sais sur tes relations pas tellement catholiques.
A bon entendeur,
Avec mon très royal, très fidèle et très catholique salut,
Jean II »
Bien entendu, le pape ne pouvait pas rester indifférent à une telle missive. Il se mêla
de tout ce qui ne le regardait pas, ainsi qu’à l’habitude les papes, et finit par décréter,
en 1493, qu’il fallait partager « l’héritage de notre père Adam » entre le Portugal et
l’Espagne. Il accorda au Portugal toutes les terres à découvrir à l’est d’un méridien
passant à cent lieues des îles du Cap Vert, à l’Espagne celles de l’ouest

(note 73 – un an plus tard, au Traité de Tordesillas, le 7 juin 1494, le pape partagea le monde entre le Portugal (avec le Brésil, l’Afrique et l’Asie) et l’Espagne (avec le reste du continent américain) en repoussant cette ligne de trois cent soixante dix lieues. Les
deux rois signèrent ce traité et c’est parfaitement authentique). Les rois de chacun de ces deux pays devaient se charger de l’évangélisation des pays à découvrir.

Pendant ce temps-là, Cristobal préparait un second voyage.
Cette fois-ci, il n’était pas question de lésiner sur les moyens : dix-sept navires, pas
un de moins, près de mille cinq cents hommes, parmi lesquels des soldats
(note 74 – voilà une constante, dans tous les voyages d’exploration, qui m’a toujours intrigué : les hommes ont-ils tellement peur des
autres hommes qu’ils doivent arriver armés pour se sentir en confiance ?)
et déjà des émigrants
(note 75 – devinez quelle était leur confession, leur religion, si vous préférez ? Alors, avez-vous compris la mission de Cristobal sur la terre ou non ?),
des prêtres, évidemment et des constructeurs
(note 76 – voilà une autre constante tout de même un peu plus noble. Un soldat, par définition, ça ne sert à rien qu’à détruire et à donner la mort. Un constructeur,
c’est autre chose. C’est pourquoi j’ai toujours préféré les gens qui savent construire quelque chose de leurs mains, artisans ou artistes, aux trouffions qui ne savent que tuer ou apprendre à tuer aux autres. Malheureusement, et ça n’est pas qu’une vue de l’esprit, ça dure ! Avez-vous vu la Yougoslavie et tous les autres terres de massacre depuis le 13 mai
(jour célèbre en France) 1990, jour du début de ce violent conflit européen, à la suite d’incidents violents entre supporters du Dinamo de Zaghreb et de l’Etoile Rouge de Belgrade, au stade Maksimir de Berlgrade ?).

Et tout ce petit monde repartit le 25 septembre 1493 avec bien entendu une énorme
quantité de nourriture. C’est qu’en principe ils partaient pour trois ans.
Cristobal avait fière allure, avec ses cheveux blancs qui auraient pu servir de signe de ralliement, comme s’exclamera plus tard un roi de France. De plus, il était très heureux ; intérieurement, il jubilait même : sa mission n’était-elle pas en train de réussir ?
Le voyage se déroula sans incident. Le 25 novembre 1493, les navires arrivèrent en
vue d’Hispañola. Là, tout le monde s’inquiéta : il n’y avait pas de feu sur la côte.
Bizarre ; vous avez dit bizarre ?
Le lendemain, les expédeurs
(note 77 – je vous avais prévenus, il fallait vous cramponner : après avoir lu
cet ouvrage que j’ose qualifier de quasiment historique, vous n’aurez plus peur de la langue française. En voici encore une preuve. Ceci est un néologisme, si vous préférez un mot nouveau, que je crée spécialement pour vous. Délicate attention, non ? Que je vous explique : un livreur fait une livraison, d’accord ? Alors, un type qui fait une expédition doit être un expédeur, à ne pas confondre avec un expéditeur qui, lui, se contente de vous envoyer une lettre ou un paquet à la figure.)
débarquèrent.
Ciel ! Enfer et damnation ! O rage, ô désespoir, ô Indes Occidentales ennemies !
Cristobal ne savait plus comment se lamenter. Il trouva les trente-neuf Espagnols qui
étaient restés là tous morts, d’une mort violente qui plus est.
Le génial extraterrestre décida de faire une enquête
(note 78 – ceci est resté une manie dans la famille Colombo, si j’en crois un feuilleton que le PAF nous a mis et remis dans le pif ! Et ça n’était pas un « Gadjette» !).
Petit à petit, Cristobal reconstitua ce qui s’était passé : les Espagnols restés en
garnison n’avaient ni tonneau ni femme. Au bout d’un long instant, considérant qu’il
valait mieux pour leur santé individuelle pouvoir épancher leur trop-plein de considération
humaine, ils avaient razzié toutes les femmes des Indiens. Une fois leur forfait
accompli, ils s’étaient bêtement entretués pour avoir les plus belles, au lieu de se les
partager en frères comme feraient n’importe quels civilisés de notre époque.
Résultat : certains avaient attrapé la syphilis et en étaient morts, les autres avaient été
massacrés par les Indiens qui souhaitaient venger leur honneur.
C.Q.F.D.
( note 79 – ce qui signifie « Cristobal, Quadragénaire Franchement Doué »),
nota Cristobal en guise de conclusion de son rapport, sur son grand livre de bord.

Le pauvre extraterrestre n’avait pas tout compris de la nature humaine. Sous ses yeux
horrifiés commença la plus grande catastrophe de l’histoire de l’humanité : son frère
par le sang, Bartholomé, vit rouge. Il ordonna un châtiment. Aussitôt, les cavaliers
espagnols se précipitèrent sur les Indiens et les massacrèrent. Que pouvaient de
pauvres va-nu-pieds enguenillés, voire nus, contre des soldats aguerris
(note 80 – ça, c’est une récompense destinée uniquement à ceux qui ont bien suivi. Pour les autres, je dois rappeler que les Espagnols avaient achevé la Reconquista, qui consistait à écraser les juifs et les musulmans à l’aide de tout un tas d’artifices, dont l’Inquisition.) montés sur un cheval alors qu’ils n’avaient, de plus, jamais vu de tels animaux ?
Les Indiens furent saisis de peur : pour eux, la monture et le monteur ne faisaient
qu’un, c’étaient des monstres.
« A vaincre sans péril on triomphe sans gloire » (Le Cid, acte II, scène 2, vers 434)
assura Don Gomès, comte de Gormas, père de Chimène, à Don Rodrigue, fils de Don
Diègue. Malheureusement pour ces Espagnols-là, Corneille n’était pas encore né
lorsque cette affreuse scène de colonisation se déroula. Auraient-ils pris davantage de
précautions s’ils avaient écouté la première du Cid en 1637 ? Qui sait ? Quoiqu’il en
soit, ils n’ont donné aux Indiens que du sang, de la sueur et des larmes
(note 81 – saisissez-vous l’allusion ou faut-il que je vous l’explique ? Allez, faites un effort !).

Cristobal n’aimait pas du tout ce genre de manifestation de puissance. Il s’embarqua
sur son bateau et, avec quelques autres marins peu habitués aux épanchements terrestres
des soldats, continua ses explorations.
Il découvrit ainsi la Dominique, la Guadeloupe (son rhum – enfin ! – sa biguine),
Porto-Rico, la Jamaïque et explora la côte sud-ouest de Cuba. Laissant dans ses colonies
les soldats poursuivre leur oeuvre pacificatrice à coups de fusil et les émigrants
s’installer sur les terres qu’il leur avait en quelque sorte promises
(note 82 – là aussi, j’espère que vous avez saisi l’allusion à la terre promise. Elle est tout de même plus évidente que celle à Churchill, non ?),
il retourna dans le port de Cadix en juin 1495.
Il fut accueilli en héros : on ne le considérait plus comme un petit aventurier qui avait
réussi mais comme un grand grand homme qui venait exposer le bilan d’une conquête
inestimable. Il était au sommet de sa gloire. Mais, malheureusement, Cristobal l’extraterrestre commit une erreur impardonnable. Elle explique le reste de la triste vie de son pauvre compagnon de chair et de sang.
En effet, il décida que, puisque tout allait le mieux possible dans le meilleur des nouveaux
mondes, il pouvait s’offrir un petit air de navigation interstellaire qui commençait
à lui manquer terriblement, d’autant plus qu’un signal émis en permanence depuis
quelque temps lui indiquait qu’une charmante extraterrestre attendait avec impatience
son arrivée pour le faire profiter d’une toute nouvelle position assise dont elle avait eu
la révélation en essayant sa combinaison anti-pesanteur.
Toutefois, comme il ne voulait pas que l’on puisse parler d’un changement dans son
comportement, il attendit l’organisation d’un troisième voyage pour disparaître.
En 1498, il repartit donc, à l’intérieur du corps du Cristobal humain dont il avait
envahi l’esprit, pour les Indes Occidentales. Il avait décidé de faire connaître à ses
contemporains la côte du nouveau continent jusqu’à l’Orénoque, les îles de La Trinité,
Tobago, Grenade.
Son plan ainsi fixé, il décida de s’octroyer une petite année de vacances dans le but
d’essayer le nouveau vaisseau que, sur ses instructions télépsychomotrices extraterrestres,
on était en train de lui construire dans l’atelier intergalactique Alpha-Bêta-Omega du Centorionus, en 1499.
Par la même occasion, il prendrait sa petite année sabbatique tranquille-peinard, afin de perfectionner sa connaissance de la nouvelle position à la mode dont la jeune extraterrestre lui avait parlé télépsychiquement.
Quelle erreur ! A peine eut-il quitté l’esprit du Cristobal en question que celui-ci,
redevenu homme, fut repris par les démons communs à tous les hommes.
Le nouveau Cristobal, en réalité l’ancien, ne fut même pas reconnu par ses propres
marins tant il s’acharna sur les pauvres Indiens sans défense ! Les prêtres évangélisateurs
eux-mêmes, c’est tout dire, n’en revinrent pas !
Cette conduite étonnante arriva aux oreilles de la reine, amplifiée par l’écho qu’en
faisaient les membres de la Cour (ne les oubliez pas, ceux-là, tous ces envieux, tous
ces jaloux, tous ces « fils de pécores et de minus » comme chantait feu Brassens). Le
résultat ? En août 1500, la reine ordonna que le gouverneur Francisco de Bodasillia
aille à Hispañola pour destituer Cristobal et l’emprisonner après enquête.
Du coup, Cristobal l’esprit extraterrestre, qui surveillait tout de même un peu ce qui
se passait sur la terre, raccourcit son année sabbatique (il faut dire qu’une année lumière,
ça peut être raccourci de quelques jours sans grand dommage), fit ses adieux après
une séance pleine de charme à la jeune femme dont il venait de tester les étonnantes
capacités et reprit son poste dans le cerveau de Cristobal le marin. Aussitôt, la reine
sentit la différence. Elle gracia Cristobal dès qu’elle le revit, mais le roi, exaspéré et
tourmenté à la fois par les envieux et par sa propre jalousie, refusa son pardon. Il ne
décoléra pas.
Cristobal comprit qu’il était urgent de montrer aux Espagnols la route du continent
qu’il avait revu à plusieurs reprises au cours des essais de son vaisseau spatial. Il prépara
donc un quatrième voyage et repartit en 1502.
Une fois arrivé dans les Indes Occidentales, il ne perdit pas de temps : il fit faire à
ses accompagnateurs la connaissance des Antilles et l’exploration des rivages de
l’Amérique Centrale, du Honduras jusqu’au Panama. Cette fois, jugeant que sa mission
était terminée, il repartit définitivement, en direction de sa jeune compagne
d’alors, pour ses vacances intergalactiques si fâcheusement interrompues.
En 1504, ce fut seulement Cristobal l’humain qui revint en Espagne. Voilà qui
explique pourquoi jusqu’en 1506, date de sa mort, il fut accablé de procès, délaissé,
pauvre et qu’il finit aveugle.

Ce n’était certes pas ce Cristobal là – vous l’avez bien compris à la lecture de ce remarquable ouvrage – qui avait écrit, prévoyant la place qu’il tiendrait dans l’histoire :
« Par la volonté de dieu j’ai placé sous la souveraineté du Roi et de la Reine un
Autre Monde, grâce auquel l’Espagne, réputée pauvre, deviendra la nation la plus
riche ».
Que voilà, amie lectrice, ami lecteur, à quelques instants du dernier mot de cet ouvrage,
une triste fin pour un si merveilleux jeune homme.
Mais ce n’est pas tout : figurez-vous que Cristobal fit si peu d’impression sur son
époque que Benvenuto Cellini
(note 83 – voyez ce qu’il en est de la célébrité, chose tout de même très relative.
Sauf si vous êtes un(e) mélomane connaissant parfaitement les opéras de Berlioz et/ou un(e)amateur d’Histoire, amie lectrice, ami lecteur, répondez-moi franchement : aujourd’hui, qui est à votre avis le plus connu, de Benvenuto Cellini ou de Christophe Colomb ?),
l’un des plus célèbres de ses contemporains, ne mentionna
dans ses Mémoires ni l’homme ni ses voyages. Vous vous rendez compte ?

La seule chose que Cristobal garda sur sa conscience, ce fut le massacre des Indiens.
Non seulement les soldats les tuèrent, mais de plus ces indigènes attrapèrent probablement un virus inconnu chez eux, au contact de ces étrangers.
En 35 ans, 15% de l’humanité de l’époque réussit à disparaître. Même Hitler, Franco,
Mussolini, Staline, et beaucoup d’autres, comme par exemple, au hasard, Duvallier
(note 84 – tiens, à propos de ce macoute-là, décédé mais dont le fils Jean-Claude est revenu en Haïti en janvier 2011 après 25 ans d’exil en France, lui et toute sa famille ont été nourris encore à nos frais. Voilà quelque chose que j’aimerais que l’on m’explique en détail : il vaut mieux, en France, être une ordure de dictateur avec des milliards dans un
coffre en Suisse, qu’en d’autres temps on aurait guillotiné ou fusillé sur le champ, qu’un pauvre chômeur en fin de droit, parce que l’un peut être nourri à l’œil, alors qu’il a les moyens de se payer le restaurant tous les jours, tandis que l’autre n’a qu’à aller se faire voir dans les Restos du Coeur. Dégueulasse, non, vous ne trouvez pas ? Et il paraît que nous vivons en démocratie ? J’aimerais vraiment qu’on m’explique !),
Khomeiny ou Hussein n’ont pas réussi à en faire autant !

Il n’empêche : Cristoforo-Cristobal, même hyper-génial extraterrestre, n’aura jamais
vraiment découvert l’Amérique. Ce fut le fait, ce livre vous l’a prouvé abondamment,
de Leiv Eirikson dit l’Heureux, fils de son père comme son nom l’indique.

Alors, ne l’oubliez pas : en l’an 2000, il aurait fallu célébrer le vrai millénaire de la
découverte de l’Amérique par Leiv l’Heureux. Et lui, il n’a massacré personne !

FIN

Vous voulez en savoir davantage à propos des ouvrages de Guy Poursin ?

Allez visiter ce site :

Bonjour !

Pour contacter l’auteur :
guy.auteur@gmail.com

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